Ce soir-là, Mehdi parla avec la réceptionniste afghane d’un hôtel genevois :
- Elle était si belle. Nous avons discuté longuement de nos deux pays. Je lui dis mes émotions face au grand
Lac Léman. Ma tristesse en pensant à combien chez moi, en Palestine, l’espace s’est resserré sur nous, et les barrières nous étranglent.
Mehdi marqua une pause, puis reprit :
- Elle me dit que c’était les montagnes qui l’impressionnaient le plus. Elle me parla de ces colosses
d’Afghanistan qui défient les étoiles, et de tous les exilés afghans qui, en contemplant la lune, y cherchent le visage de l’être aimé. Elle se mit à pleurer
Dans les yeux de Mehdi, le soleil se brisa en milliers de reflets. Il n’y eut plus besoin de paroles.
Quelques heures plus tard, je reçus de lui ce fragment de poème :
في جنيفا،
أقف طويلا في حديقة مطلة على البحيرة.
وفوقها، في السماء، طائرة مسافرة من لا مكان الى لا مكان.
وانا روح حبيسة، تبحث عن طريق للخروج من القفص.
A Genève,
Je demeure longuement dans un parc surplombant le lac.
Dans le ciel, j’observe un avion migrant d’un lieu inconnu à l’autre.
Et moi, âme prisonnière, cherchant une voie de sortie hors de ma cage.
Je me suis emberlificoté ici et là cette semaine sur des histoires de foi. Résumons.
Tout a commencé par un repas chez des amis, il y a
une semaine, où il fut question de religion, un peu, d'amitié, beaucoup, et d'huile d'olive.
D'improviste, mon amie Amina bondit sur son clavier pour me blâmer, article du Courrier International à
l'appui, d'utiliser l'expression "Si Dieu veut" qui se glisse dans le vocabulaire des gens qui, comme moi, passent trop de temps au Moyen-Orient.
Du haut de sa Désirade, JLK et sa cohorte de mages lecteurs se mettent ensuite à
titiller mes frêles convictions. Quand j'eus le malheur de faire mon coming out d'athée sur la toile, ma mère même s'en offusqua publiquement.
Là-dessus débarque le zio Paolo, de passage pour montrer son (très beau) documentaire Salonica à Jérusalem, à qui, un temps, il ne fallait surtout pas parler de religion de peur qu'il sortît son revolver. Le voilà qui, entre
un narguilé et un risotto, me balance qu'il est fasciné par la religion! Quand je pense à tous ces Noëls en famille où nous étions les seuls à nous trimbaler à la messe de minuit, dans le froid,
alors que le reste de la famille restait au coin du feu à boire de la grappa et à maudire les curés!
Et ne voilà pas que mon ami Pascal, aujourd'hui, m'envoie son texte sur une rencontre au bord du lac Léman, si
étrangement voisin d'un texte que j'avais posté le matin même, en commentant (avec un certain sourire provocateur bien entendu) que pareille coïncidence, "ça ferait presque croire en Dieu"!
Et JLK qui, en commentant ce même texte, en remet une couche en parlant de ses rencontres afghanes au bord du
lac...
Que serait-ce, alors, cosa sarà, ce quelque chose qui crée des liens invisibles entre nous, qui alimente le mystère des rencontres, conglomère les éléments les plus disparates de la
vie?
Si la division, la haine et les murs de séparation n'existaient pas dans le même temps, précisément ou entre autres pour des raisons de foi, je voudrais bien croire avec vous tous, pentiti
comme croyants de la première heure.
Illustration: Battuta, Eglise sur la Côte Amalfitaine et sous un gros nuage noir, Septembre 2007
Musique: Lucio Dalla, Cosa Sarà, 1978
En cette nuit froide et brumeuse l'homme-clé répondit à l'appel et enfourcha
sa bicyclette.
C'était un engin trouvé quelque part dans une terrain vague entre le camp d'Al-Amari et celui de Qalandia, où les enfants aux gueules d'adultes s'amusent d'un rien, mais ne jouent déjà plus, sur la
colline de Dieu.
L'homme-clé se redressa sur les pédales. La selle étant depuis longtemps perforée et imbibée d'eau de pluie. Il fonça dans la nuit comme un dingo, ou comme unhypocampe qui émergerait soudain d'une mer de gravats et se mettrait en tête de courir.
Tu sais: ce mouvement bizarre et incontrôlable d'une bouteille qui danse à la verticale à la surface de l'eau. Un courant l'entraînait le long de la rue Irsâl, celle, à son sens, qui ressemblait le
plus à ce qu'il s'imaginait de Canal Street.
Je le perdis de vue au moment où il s'apprêtait à passer sous l'écriteau rouge qui, comme un phare dans ce brouillard hivernal toujours plus épais, indiquait le nom d'une boutique à l'enseigne
d'Al-Aqsa.
La chambre d’amis vit une seconde jeunesse après le départ de sa principale occupante,
dont lesvalisessans doute n’ont pas encore fait leur dernier aller-retour.
A draps changés, coup sur coup, une chère connaissance d’Amman et, cette semaine, le zio
Paolo sont venus s’installer à Ramallah pour quelques jours.
La première visiteuse m’a montré une très belle collection de photos, où l’on découvrait
de nombreux sites archéologiques de Palestine et du Moyen-Orient tels qu’ils apparaissaient aux voyageurs du début du XXe Siècle.
Palmyre à moitié enfouie sous les sables. Le Haram el-Sharif que transperçaient des
touffes de mauvaise herbe. Le Jourdain encore rivière. D’énigmatiques lieux de cultes et de festivités. Des personnages fixant l’objectif avant d’être eux-mêmes fixés dans le verre de plaquettes
transportées à dos de canasson, à travers monts et vaux.
Le zio Paolo, lui, doit avoir trouvé la source de vie (le confluent des deux mers,
mentionné dans la sourate 18 du Coran ?) sinon comment s’expliquer cette éternelle jeunesse ? Je lui envie ses regards nus et nouveaux, et son enthousiasme pour toute personne
rencontrée, pour tout événement vécu.
Tous deux sont de vrais photographes. De ceux chez qui l’image, en traversant la rétine,
vient se projeter sur le nerf de l’émerveillement et se refléter dans un sourire de nouveau-né.
Pour moi, l’opportunité de renaître dans leurs découvertes. Et d’inviter à Ramallah tous
ceux qui, comme mes deux visiteurs, veulent bien m’aider à renouveler mon regard.
Le thé est prêt et le chat-qui-dégringole-du-ciel veut bien faire la bouillotte contre deux-trois caresses.