Service pour l'Amérique

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On se demande quel est le but : partir pour partir, ou se rendre vraiment quelque part.

 

Combien de fois en Syrie j’ai failli me laisser embarquer dans un minibus, un « service » comme on les appelle ici, sans savoir exactement où celui-ci allait me conduire. Tout semblait possible : la panne sèche après cinquante mètres, ou le tour du monde en quatre-vingts jours.

 

A Ramallah aujourd’hui, j’ai retrouvé exactement la même ambiance que dans les « karâj » (garages) syriens. La gare routière est le prolongement du marché. On y vend des tranches de voyage. Même si les prix sont fixes, tout le reste se négocie : la place de devant, celle de derrière, la possibilité de sortir à un certain endroit, celle de placer les commissions à côté du chauffeur…et même de payer au moment choisi.

 

J’ai retrouvé le sentiment que ce n’est pas tant la fin, la destination qui compte, que le moyen d’y arriver. La concurrence fait rage entre qui possède un service flambant neuf, aux sièges encore emballés du plastique de livraison, et qui conduit le service le mieux décoré de bondieuseries de massepain, d’amulettes dégoulinantes, de lampes multicolores et clignotantes. Combien de fois ai-je payé pour admirer les voûtes baroques des services, avant de m’apercevoir que je me dirigeais vers une direction absurde !

 

Abdellatif est venu s’asseoir à côté de moi alors que j’observais le ballet incessant des services jaunes qui partaient ou arrivaient à une cadence infernale. Bouchon irrémédiable à l’entrée du garage, puisque c’est aussi la sortie. Des familles entières qui cherchaient, ou attendaient leur service : pour Naplouse, Jéricho, Bethlehem. Départ quand le service est plein, toujours d’un emplacement différent. Temps pour un brin de causette avec Abdellatif, au milieu de cette confusion :

 

- Je viens d’un village non loin de Jéricho. La moitié du village habite en Amérique. Ils reviennent souvent, construisent une maison, et puis repartent.

 

- Et toi, tu es déjà allé en Amérique ?

 

- Moi non. Je suis trop vieux désormais. Et comment veux-tu que j’y aille ? En service ?


En service.

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