Le petit ange d'Hébron

C’est un petit ange de femme, de ces femmes que l’on voit cheminer l’air de rien mais c’est un air incompressible. De celles qui ne vont pas se perdre en milliards de théories ou de suppositions, mais avancer.

 

Serait-elle mariée et aurait-elle des enfants que je la comparerais volontiers à Umm Saad, personnage féminin de la littérature palestinienne, qui me hante depuis que je l’ai vraiment, crois-je, connue.

 

Mais non, ce petit ange d’Hébron est seule – ou dirais-je, indépendante. Pour ses voiles elle choisit le rose et le bleu, en alternance. Pour sa cuisine : les feuilles de vignes.

 

Hier, elle a mis six heures pour rejoindre Ramallah, au lieu de l’heure et demie habituelle. Elle souriait en me racontant que l’armée israélienne avait assiégé la ville, et que le chauffeur de taxi avait cherché, pendant des heures, la seule issue possible pour sortir de la ville.

 

Aujourd’hui je l’ai surprise dans un grand moment de vide. Elle tenait sa tête dans les mains et était au bord des larmes.

 

- Que se passe-t-il ?, lui demandai-je. C’est la première fois que je te vois comme ça !

 

- Hier, quand pendant des heures nous avons essayé de sortir d’Hébron, ma ville, nous sommes passés par toutes les routes possibles et imaginables. Elles menaient toutes à des colonies, et partout nous fûmes arrêtés et renvoyés à la suivante.

 

- Tu ne les avais jamais vues auparavant, ces colonies ?

 

- Jamais. Je savais que nous étions encerclés, mais je ne pensais pas qu’Hébron était en train de devenir une autre Tel Aviv. Nous autres Palestiniens vivons dans le centre-ville, entre nous, sans réaliser que, dans vingt ans nous n’existerons plus.

 

- Le crois-tu vraiment?

 

- Hier, avec le taxi, nous sommes passés près d’une petite forêt où, enfant, je jouais avec mes amis. Nous voyions passer les camions avec, sur leur remorque, des maisons préfabriquées. Mais comme nous étions des enfants, nous ne comprenions pas ce qui se passait. Maintenant, la forêt n’existe plus. Les maisons préfabriquées ont d’abord remplacé les arbres, puis ont fait place à de vraies maisons, en dur.


Dans vingt ans, nous aurons disparu, répéta-t-elle encore.


Je ne sus quoi lui répondre.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :