Partout où on pouvait construire, on construisait, et dans la boue des terrains vagues poussaient à vue d’œil de nouveaux édifices de ciment, tissant en direction
du ciel leur réseau complexe de tentacules de fer. Les immeubles commençaient à se peupler avant même que le toit ne soit achevé, avant qu’y apparaissent les premiers réservoirs d’eau et les
premières antennes paraboliques qui scrutaient les étoiles. Au-dessus des ruelles, un réseau de fils, de lignes à étendre le linge constituait un vraie toile d’araignée soigneusement disposée à
l’horizontale, qui retenait prisonnières les gouttelettes de pluie, les conversations téléphoniques des habitants, attrapait, pour ne plus les lâcher, les vêtements lavés à la main.
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Je tournai les talons et me mis à courir.
La rue 30 n’était pas en pente mais j’eus, comme à chaque fois, l’impression de la
grimper, tant il fallait se frayer un chemin, jouer des coudes, éviter les nids de poule dans le bitume, les charrettes des vendeurs ambulants, qui pliaient boutique à cette heure tardive, les
enfants qui débouchaient de partout, un ballon au pied, un sac de plastique noir rempli de légumes ou une petite sœur au bout du bras. Oui, il fallait se battre dans cette rue 30, comme dans
beaucoup d’autres, lutter contre le courant, les cris et les odeurs puissantes. Ma mémoire ne gardera que les regards, les yeux qui se soir-là, comme allumés par les phares des voitures,
flottaient dans l’air chargé de poussière, rouges, cuivre, éclairs félins qui me transperçaient.
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