Syrie, un voyage nocturne

Préface

J'étais alors celui dont j'avais l'intuition qu'il deviendrait, et partirait. Elle, je savais qu'un jour elle s'envolerait. Elle le fait dans ce texte, elle le fit quelques années plus tard. Réparant beaucoup de souffrance, et j'espère, découvrant beaucoup de déserts où poussent les plantes vertes.


Syrie, un voyage nocturne


Cully, le 11 octobre 2002, 1h

Ma Leila,

Je suis arrivé tard à la maison, mon sac sur le dos. Même train et ses crissements; même passage sous-voies, où les néons bourdonnent et les araignées guettent; même miroir dans l’ascenseur, et moi: toujours le même? Même poignée de porte, dont j’ai deviné l’emplacement exact dans l’obscurité la plus totale. Je reviens de chez Jacques. Soirée passée dans son petit appartement de Lausanne. Nous n’avons parlé que de voyage, la sève de notre amitié. Cette Syrie dont je lui ai tant écrit, pour la première fois, je l’évoquais comme un long souvenir. «Tes yeux brillent!», m’a-t-il dit. Et puis bien sûr, nous avons parlé de toi, Leila… A l’heure du café, je lui ai remis une des deux lettres que je ne lui ai pas envoyées de là-bas. Quant à lui, il a ressorti toutes celles qu’il avait reçues et soigneusement classées. «Tu dois être fatigué de ton voyage. Emporte ces pages, je parie que tu ne te souviens même pas de tout ce que tu m’as écrit!» Il avait raison. Ces lettres sont ma mémoire. Grâce à elles, Leila, je peux retrouver le moment exact où tu as surgi dans ma vie, où tu as jailli hors des pages où je t’ai écrite. Je veux les relire toutes! Et te voir voler dans cette première, profonde nuit lémanique.

Cully, le 9 octobre 2001, dans la nuit

Cher Jacques,

Veille de mon départ. Je n’y crois pas vraiment. Pourtant, je me sens déjà là-bas. Ai revu Nora, pour une dernière fois. Tu te souviens comme nous étions amoureux d’elle à l’école? Elle que nous voyions tous les matins dans le train, et qui n’avait d’yeux que pour les grands! Ce soir, je n’aurais eu qu’à lui prendre la main... Peut-être l’aurais-tu fait, toi l’Impulsif, qui sur un coup de tête te lances dans des voyages dont tu ne connais pas le but. Moi, voilà longtemps que je suis ailleurs, parti! Côté cœur, j’ai choisi le désert pour un temps. Je me lance à la rencontre des stylites de Syrie, des faméliques bédouins, des steppes et des horizons de sable. J’ai choisi d’aller buter contre l’Oronte et le Djébel druze, l’Euphrate et l’Hermon. J’ai essuyé ses larmes et nous avons marché quelques mètres sous les grands peupliers de la place de la Paix. «Pourquoi t’en aller si loin, si ton bonheur est à portée bras?» Je n’ai rien su lui répondre. Elle m’a tendu une plume en cadeau: «Tu m’écriras la Syrie!» Nous ne nous sommes plus rien dit. Que les quais de Cully sont vides la nuit! Pas un chat, pas âme qui vive… Au-dessus du lac, un cygne blanc a, pour un temps, rompu le silence par le battement de ses ailes blanches.

Damas, le 10 octobre 2001

Cher ami,

Damas! Enfin j’écris ce nom au sommet d’une page blanche. Damas! Chaleur écrasante. L’aventure commence! Et dire que je te disais au-revoir ce matin encore, sur le quai de la gare! Après avoir déposé mes affaires à l’hôtel, je me suis rendu en vieille-ville, bouteille d’eau en main. Te souviens-tu de ce livre de Foster que nous avons lu à l’école, Monteriano? De ce passage où il décrit le campanile d’Airolo: le premier que l’on voit quand, venant du Nord, on cherche l’Italie? Ou le dernier que l’on pleure quand, venant d’Italie, on doit regagner le Nord? Eh bien un des minarets de la grande mosquée des Omeyyades m’a rappelé le campanile d’Airolo. Il est le premier que j’ai vu, quand, venant de Suisse, je cherchais… Qu’est-ce que je cherche au fond ici? L’Orient? Les temps ne sont plus vraiment à ça... Et puis, l’intérieur de la mosquée n’a pas grand chose de mystique: on dirait un grand préau d’école! Les enfants y courent dans tous les sens, on y vient en famille, on y discute, on y mange même. Dehors, dans la magnifique cour, on élève des oiseaux blancs dont les plumes tapissent le marbre. Je me suis assis contre une immense colonne, la cinquième depuis la droite, première rangée, sous le vert splendide de la charpente en bois. Tu ne me croiras pas, mais on peut s’allonger et dormir ici, comme ce vieux en haillons qui ronfle à côté de moi. Ca me gêne tout de même un peu de me vautrer sous le paradis! Par contre, j’ai pris ma plume et mes feuilles blanches. Combien de fois, durant cette année, viendrai-je t’écrire ici?

Damas, Bab Touma, le 15 octobre 2001

Mon cher,

J’ai enfin trouvé à me loger! J’ai rencontré par hasard un jeune homme nommé Fadi avec qui j’ai longuement discuté (mon arabe laisse encore beaucoup à désirer, après toutes ces années d’études, j’enrage!)… et me voilà chez lui! Les Suleiman sont de braves gens du vieux quartier chrétien de Bab Touma. Ma chambre est un peu vétuste, et pour la douche il faut avertir Georgette, ma logeuse, une heure à l’avance. Outre la gentillesse de Fadi et de sa mère, ce qui m’a décidé à venir vivre à si modeste enseigne, c’est avant tout la terrasse blanche où je me trouve actuellement. Je viendrai y observer les toits plats au moment où, comme maintenant, le soleil se couchera derrière les pentes escarpées du mont Hermon, ce dieu de neige qui se manifeste au loin. Je me plairai ici, seul, parmi les chats affamés et enragés qui bondissent sur les toits de tôle dans un vacarme effrayant. Oui, cette terrasse sera mon repère, le verre de thé mon chauffe-mains, la plume de Nora ma seule compagne quand, par ondes successives, la nuit déferlera sur Damas.

Cully, le 11 octobre 2002, 2h

Leila, ma lune,

Cette nuit est calme. Allongé sur mon lit, relisant quelques unes des lettres envoyées à Jacques, je me suis rappelé notre première longue discussion. T’en souviens-tu? Je voulais te montrer la petite terrasse des Suleiman, mais Fadi m’avait prévenu: «Ne l’invite pas chez nous. Ma mère ne veut personne à la maison, surtout pas une fille. Et puis Leila est musulmane…» Nous nous sommes vu dans ta petite chambre de Yarmouk. C’était le 10 décembre, exactement deux mois après mon arrivée et un jour après ma marche dans le désert de Nabek. Tu voulais savoir ce que je pensais de Damas, et à peine avais-je commencé à m’exprimer que tu m’as interrompu en criant: «Ah non! Ne me parle pas de fourmis!» Surpris, j’ai souri: «C’est une image que j’ai donnée à un ami. Est-elle vraiment si fausse?» Tu a baissé les yeux: «Au contraire, c’est plutôt bien vu. Mais je ne veux pas y penser.  Il y en avait tellement là-bas!» De quel «là-bas» parlais-tu donc? Tu es restée silencieuse. Puis, à mi-voix, comme emportée par un rêve, tu as commencé à raconter: «La nuit, je les sentais grimper hors du trou immonde qui me servait de toilettes. Elles parvenaient à déborder du bout de carton que j’avais disposé là pour contenir les mauvaises odeurs. J’avais beau les écraser de mes pieds ou les arroser de mon urine, elles envahissaient mon espace, pénétraient dans mon lit, atteignaient le bout de pain que je cachais sous mon oreiller.» Avec la nuit froide de décembre qui entrait par la fenêtre de ta chambre, un frisson m’a glacé le dos. Tu m’as servi du thé, puis tu as repris ton récit: «Il ne me restait qu’une chose à faire: partir en voyage, m’évader, imaginer des contrées sans fourmis, absolument vides de toute présence. Mes rêves étaient toujours les mêmes: je survolais une montagne enneigée et allais me poser au-delà sur une terre encore vierge. En réalité, cela ressemblait plutôt à un grand désert où jaillissaient partout de grandes plantes vertes, comme des jets d’eau pure».

Damas, le 2 novembre 2001

Cher Jacques,

Moi qui cherchais le désert, les stylites, les bédouins, eh bien figure-toi que, pour l’instant, je n’ai trouvé qu’une immense… fourmilière! Fourmilière de ville, fourmilière de pays, où tout le monde meurt d’aller quelque part, dans un vacarme sourd et sans trop se préoccuper du destin de l’autre, de sa marchandise et de sa fatigue. Tel est mon désert! Fourmilière de ville où le trafic intense ne connaît pas de trêve. Chauffeurs de taxis et de «services», agents de la circulation: poumons intoxiqués, pattes brisées, abdomens ruinés. Même Georgette Suleiman en est une! Fourmi de salon, qui vit sa solitude entre quatre murs gris tapissés d’images, dans six mètres carrés pleins d’objets inutiles, où trônent la télévision, les fleurs en plastique, les cendriers toujours remplis de mégots, les verres de thé à moitié vides. Au petit matin, à l’heure où je descends au salon pour un café, ma fourmi-logeuse s’affaire déjà nerveusement. Elle agite ses pattes dans l’obscurité, remue la poussière, vide les cendriers, lèche le sucre des petits verres de thé, renverse de l’eau sur le sol et déplace la crasse, bat les coussins et passe furieusement la serpillière. Contre un des murs gris est accroché le portrait de son mari défunt. De par son sourire impassible encadré de noir, il lui envoie ses ordres d’outre-tombe, et comme toutes les fourmis de Damas, Madame Suleiman obéit aux morts.

Damas, le 10 novembre 2001

On m’a mis en garde aujourd’hui: il peut arriver qu’on ouvre et lise les lettres que je t’envoie. Qu’importe au fond, ce que j’ai à te dire n’a rien de bien confidentiel. Voilà un mois que je suis arrivé et je n’ai toujours pas quitté Damas. Tu attendais de moi des récits de voyage et d’épopées bédouines… rassure-toi, je compte bientôt faire mon baptême du désert. Mais pour l’instant, eh bien c’est dans le salon des Suleiman que je passe le plus clair de mon temps. Dans ces quatre murs gris où, prisonnière consentante, Georgette purge son deuil de deux ans et demi. Le sourire de feu M. Suleiman me fascine. N’est-ce pas le même qu’on retrouve un peu partout ici, dans les venelles de la vieille-ville, sur les avenues polluées des quartiers modernes, dans les moindre recoins de la fourmilière? N’est-ce pas le même qui domine le grand souq Hamidiyyé? Au-dessus de la masse des fourmis travailleuses, sous les voûtes en tôle de la superbe galerie ottomane, un immense portrait surveille le déroulement des affaires. C’est le portrait du roi de la fourmilière, mort depuis longtemps déjà (à l’échelle d’une vie de fourmi). Son sourire impassible, grave, dirigeant, les fourmis de Syrie l’affichent partout, sur les façades des bâtiments officiels, des grands magasins, des banques, des musées, des universités, des centres sportifs, sur les vitres arrière des voitures. Elles l’exhibent dans toutes les directions de la rose des vents, sur les routes d’Alep, de Bosra, de Palmyre et de Beyrouth. Je me pose souvent la question: ô fourmi de salon, ô fourmilière de pays, combien de temps durera encore votre deuil?

Désert de Nabek, le 9 décembre 2001

Bien cher Jacques,

A la lumière de la lune, je viens de me réveiller. Et il me faut t’écrire, absolument.

Après une nuit passée au monastère de Mar Moussa, je me suis levé très tôt ce matin. Décembre était mûr à cueillir à fleur de désert. Devant moi, une échine de collines baignait dans la brume blanche de l’aube. Beaucoup plus loin, au-delà de ces hauteurs douces, le miracle de Palmyre. Un œil rouge et faible observait le réveil du monde derrière un fin moucharabieh de nuages. L’immensité du ciel immaculé laissait entrevoir les intentions d’une journée éclatante.

Qu’étais-je venu chercher dans le désert de Nabek? Au bout d’une très longue marche, je me suis retrouvé sur une étendue où tourbillonnaient de ci de là quelques monceaux de poussière tentée par l’élévation. Comme la mort, le désert est une inquiétude qui nourrit la vie. C’est un sanctuaire où elle naît à l’improviste, résistance fière bondissant hors des ténèbres. J’étais venu voir jaillir cette plante miraculeuse pour s’arracher à son terrible destin dans la douleur et la puissance.

J’ai progressé vers l’orient, seul dans cet univers vallonné, sous le soleil mûr de quatre heures. Dans ce désert, les distances se dilataient, les secondes et les mètres s’évaporaient. Pierres aiguisées, la semelle n’y résistait que vaillamment. Le paysage me pénétrait par les pieds finalement nus; il me transperçait de ses pointes. Mon sang coulait.

Combien de temps ai-je marché ainsi? Je me suis arrêté, gagné par une inquiétude. Il y avait comme un mouvement au-dessus de moi. Les pieds blessés par les pierres, je suis resté immobile dans un creux asséché, piégé entre quatre collines jumelles. Une ombre dansait sur la pente, gagnant les pierres que je ne pouvais pas atteindre. Je me suis laissé rejoindre sans pouvoir m’enfuir. L’ombre tournait autour de moi, caressant les cailloux pointus. On ne remue pas ces pierres impunément! On ne s’abandonne pas à la marche solitaire sans en connaître la rançon. Dans ce désert, dans cet espace dense et ceint de toutes parts, la rencontre prenait son vrai sens, celui d’une révélation parfaitement humaine.

Dans le ciel devenu sombre, un oiseau blanc étincelait comme un astre pâle. La nuit frôlait déjà mes membres, j’étais saisi par un frisson. Dans ce creux de désert, j’ai frotté mon corps aux pierres encore chaudes, enfoncé mes bras dans le sol, puis ma langue… tandis que mon corps tout entier épousait parfaitement les vertèbres du désert, le froid me faisait vibrer et gémir. En moi, j’ai senti comme un grand tremblement, comme un temple qui s’effondrait en soulevant un tronc de poussière. A ce moment, j’ai laissé la sève blanche jaillir hors de moi, se répandre dans la poussière jaune, comme pour nourrir ce petit coin de désert, y pénétrer le sol, féconder ce creux toujours plus noir, témoigner du passage d’une vie, de l’enracinement d’une résistance dans le désert de Syrie. Epuisé, je me suis effondré, la tête la première, sur les pierres tranchantes, inconscient. Je me suis endormi dans le silence du désert, la bouche ouverte, mordant la pierre. Tandis qu’une première ondée de nuit et d’hiver déferlait sur ma nuque, l’oiseau est venu se poser près de moi. Je l’ai entendu remuer de son bec le sol là où il était humide et chaud. Que cherchait-il donc? Soudain, alors qu’un vent froid balayait la poussière, une plante a surgi hors du désert. Elle a tendu vers la lune qui, exactement au-dessus de nous, prodiguait à la nuit son formidable éclat.

 

Cully, le 11 octobre 2002, 3h

Leila! Te rechercher dans ces lettres, c’est comme creuser le désert pour y déceler une graine de vie. Epuisé, je me suis effondré, le nez sur ce papier dont le parfum colore ma mémoire. J’entends encore la voix de Jacques me demander: «De quoi souffrait-elle au juste?» J’ai souri jaune. Il lira la lettre que je lui ai laissée à l’heure du café, et saura.

Belle et douce créature sortie du néant, surgie du désert, je t’ai rencontrée comme on cueille un fruit de décembre sur une rosée de poussière, alors que je cheminais seul. Je me suis accroupi devant toi, les genoux enfoncés sur les pierres pointues, me suis mis à trembler sous l’effet du plaisir, du froid et du mal. Sous tes ailes blanches, c’était moi, dans l’immensité. Qui sait, un sens, une vie, un soupir d’existence et d’amour… Au cœur de cette première nuit lémanique, j’entends mon cœur battre, sens la peau de mon ventre brûler et se tendre. J’entends ta douce voix me fredonner à l’oreille le plus bel air de Fairouz: «Je t’ai aimé en été… je t’ai aimé en hiver». Je me retourne, rageur, dans tous les sens, enfonce mes poings dans les deux oreillers, laisse crisser mes ongles le long du bois, me frotte, frotte, frotte contre le vieux drap qui n’a pas été changé en une année. Les dents serrées, je mêle le sel de ma sueur et de mes larmes à la poussière du lit, m’arrache la peau du ventre, continue d’avancer, là où ton corps se fait encore plus rêche, dans le tranchant de tes vertèbres de pierre pointue. Nuit! Par les ongles, je fais couler ton sang. Nuit! La plaine déserte de mon drap s’imbibe de toi. Nuit! Dans une intention commune, notre vie gémit dans ton univers de mort, laissant ses gouttelettes ruisseler le long de nos deux mondes nus. Nous! Dans le silence impossible, rompu par notre propre élan. Puis l’envol, ensemble, écorchés.

Damas, le 1er février 2002

Cher Jacques,

J’ai reçu ta dernière lettre aujourd’hui. Elle date d’il y a un mois (tu m’y fais tes vœux de bonne année!), mais contrairement à celles que tu reçois de moi, l’enveloppe est restée scellée. Tu y écris: «Je crois qu’elle est devenue ton pays désormais!» Encore une fois, tu as su trouver les mots justes. Oui, c’est bien cela, elle est devenu mon pays, cette fille qui n’en a pas. Ce matin à l’aube, un vent très fort soufflait, balayant la poussière, chassant les sacs en plastique qui jonchent habituellement les rues du camp palestinien de Yarmouk où elle vit. Au-dessus de nos deux têtes endormies, la fenêtre s’est soudain ouverte. J’ai tressailli de peur. Me tournant vers Leila, j’ai vu qu’elle dormait à poings fermés. Au moment où j’ai voulu refermer la fenêtre, elle s’est brusquement dressée sur le lit et a crié: «Non, ne fais pas cela! Laisse-moi m’envoler!» De la fenêtre, au loin, on pouvait voir le mont Hermon pris dans la tourmente. La fenêtre battait, au risque de se briser. Les yeux fermés, Leila se tenait, dure comme un roc, sur nos draps blancs. «Laisse-moi voler vers ce sommet blanc de neige, vers les terres qu’il cache. Comme c’est beau! Comme le ciel est grand, comme je me sens heureuse! Aaaaaaaaah!!!» Son dernier cri m’a glacé le sang. Par la fenêtre grande ouverte, j’ai vu quelque chose de blanc flotter dans le vent. Etait-ce un sac en plastique? Un journal? Je l’ai secouée: «Leila, Leila, regarde!» Allongée sur le lit, la tête reposée sur son oreiller, elle n’a pas esquissé le moindre mouvement. Au moment de fermer la fenêtre, j’ai scruté en vain le ciel bleu dans lequel éclatait le sommet enneigé de l’Hermon. Damas offrait à l’air son grand mamelon de lait glacé. Baissant le regard, je me suis trouvé face à la ville qui grouillait déjà de vie. Par ce matin d’école venteux et chamailleur, les enfants tournoyaient dans le vent comme des djinns, jouant à qui tèterait le premier.

Damas, le 8 mars 2002

Mon cher,

Ainsi donc, ils ont abattu les peupliers de la place de la Paix à Cully! Etaient-ils malades? Une chose est sûre, Cully ne sera plus comme avant quand je reviendrai. Si je t’écris plus rarement, c’est que, je te l’avoue, Leila absorbe beaucoup de mon temps. Sa vie est comme un mystère que je veux révéler, un désert, un sanctuaire auquel il m’est difficile d’accéder. Voilà pourquoi j’ai donné rendez-vous à Fadi aujourd’hui au café Rouda. Depuis que j’ai déménagé, je ne le vois plus souvent. Lui et Leila sont de vieux amis d’école. Il est le seul à pouvoir me parler de ses voyages nocturnes, des mondes qu’elle a vus lorsque, une fois sortie de ses latrines à fourmis, elle est restée plongée pendant de longues semaines dans un coma étrange, tremblant face à des créatures d’autres cieux, volant vers des déserts impossibles. Il l’a battue, secouée lorsque ses yeux semblaient tourner au blanc des univers seconds. Il l’a sauvée quand elle a avalé toutes ces pilules d’un seul coup. Peut-être n’a-t-elle jamais voulu se suicider, cette fois-là, mais seulement lui demander: «Fadi, où est donc ma place dans ce monde?» Lui dire cela pour qu’il la serre dans ses bras et lui dise: «Mais où vas-tu donc, idiote, ta place est ici, auprès de moi!» Sauver Leila, l’emmener à l’hôpital, c’était aussi, je pense, sauver sa propre vie, parce qu’il avait besoin d’elle pour exister. En écoutant Fadi, puis en le voyant s’en aller, épuisé par ses souvenirs, transporté par leur émotion, mes yeux se sont ouverts. J’ai compris de quoi souffrent Leila, Fadi et tant d’autres. Ils ont tout simplement besoin d’exister, parce qu’on existe à travers un espoir qu’on se construit, un voyage qu’on entreprend, un rêve qui se réalise. Elle et lui meurent tous les jours de cet espoir qu’on leur détruit, de ce voyage qu’on leur prend, de ce rêve qu’on leur brise. Je suis maintenant seul dans ce grand café damascène, et vois les vieux qui font traîner leur regard dans le sillon des jeunes passantes. Le visage grave, ils se remettent à jouer au jacquet ou aux échecs, jusqu’à la prochaine silhouette, à la prochaine ombre furtive sur leur jeu. Et cela dure des journées entières. J’aime certains d’eux, les plus vieux surtout. Je me plais à penser qu’ils ont ressenti dans leur propre chair le Mandat français, la guerre de 48, la révolution baasiste du 8 mars 63 et tant d’autres événements que l’on revit comme on sent le vomi monter à la gorge. Je me prends à les imaginer jeunes gens, jeunes crânes à bourrer, jeunes avenirs à boucher, jeunes fois à susciter. Au fond, leurs illusions achèvent de mourir sur le bois patiné des échecs, sur le derrière des belles damascènes de vingt ans, et sur le tambour de la fanfare militaire qui défile en ce moment en rangs serrés devant le café Rouda.

Cully, le 11 octobre 2002, 4h

Ma Leila,

Hier matin à Damas, l’automne semblait encore si lointain! Ici, il est déjà bien présent: c’est un souffle froid, une lune basse, une odeur de moût. Mon cœur ne s’est pas vraiment calmé. Il bat encore la chamade et mes membres tremblent. Sans doute le café bu chez Jacques. Je me revois lui réciter «Passeport» de Derwiche, ce poème que tu avais affiché dans ta petite chambre de Yarmouk. Quand j’ai fini, Jacques s’est exclamé en souriant: «Nous devrions être heureux, avec notre petit livret rouge à croix blanche de malheur!» Avant de te connaître, la course, la mort surtout, le suicide pour un «petit livret» m’ont toujours paru suspects. Aujourd’hui, je comprends mieux ta souffrance, ce malaise physique que tu ressens, ce drame que nous autres ne connaissons pas, celui d’avoir une identité sans avoir de papiers. De ce dilemme sont nés les plus beaux récits de voyage que j’aie jamais entendus. Les tiens, ma lune aux ailes blanches, qui du désert de Nabek naissais pour parcourir le firmament étoilé en chantant Fairouz, et te couchais à l’aube derrière les neiges argentées du mont Hermon.

Damas, le 13 avril 2002

Cher Jacques,

Le printemps est enfin là. La mémoire des vieux de Damas respire le jasmin. Je les ai entendu pester ce matin au café Rouda: le printemps de Damas n’est plus ce qu’il était! «Ils ont tout vu: en quarante ans, la ville est passée de trois cent mille à quatre millions d’habitants», m’a soufflé Fadi en souriant. «Principale victime? Le jasmin!» Fadi m’a tendu Tichrine: «Tu as vu qui est en première page du journal aujourd’hui?» Sous l’éternel portrait souriant, j’ai reconnu nos amis étudiants. Depuis le début des événements de Jénine, ils font un sit-in devant le siège de la délégation de la Commission européenne. Sur la photo, l’un d’entre eux brandit une banderole où il a écrit: «Cette fois l’Europe ne pourra pas dire qu’elle ne savait pas!» Et le journaliste de commenter: «Les étudiants européens sont venus protester contre les exactions du boucher sanguinaire, du nazi Sharon». Devant le café, un cortège d’enfants a défilé, comme tous les jours. Les écoles sont mobilisées, les gosses chantent ce qu’on leur demande de chanter, et, crois-moi, ce n’est pas du Fairouz! «Pourquoi tu n’y es pas allé, toi?», m’a demandé Fadi. Je t’avoue que j’ai failli participer, prendre ma guitare avec Simone, mon ami génois, et entonner «Bella Ciao». Mais quelle est notre place, quels sont nos droits dans cette fourmilière? Je ne veux pas ma photo dans Tichrine, je ne veux pas m’entendre sur «Radio Voix du Peuple» pour une chanson que je n’ai jamais chantée, ou être récupéré pour des propos que je n’ai jamais tenus. Leila non plus ne participe pas au sit-in. Elle a peur qu’il lui arrive la même chose que par le passé. Tu me demandes ce qu’elle ressent en tant que palestinienne face à tout ce qui arrive. Eh bien, je ne l’ai jamais connue si silencieuse. Elle évite les cortèges, les drapeaux en feu, et passe son temps à regarder le ciel par la fenêtre. «Le printemps de Damas n’a jamais été aussi sinistre», m’a-t-elle dit ce matin. Je me suis tourné vers le mur de sa chambre où elle a accroché le «Passeport» de Mahmoud Derwiche. En dessous de ce poème arabe, j’ai inscrit de ma plume des vers de Baudelaire appris à l’école. T’en souviens-tu? C’est Nora qui les avait récités: «N’importe où! n’importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde!»

Damas, le 30 juin 2002

Bien cher ami,

Cette lettre-ci, je ne te l’enverrai pas. Je te la donnerai quand nous nous retrouverons, chez toi à Lausanne, pour notre premier café… Dans ton dernier message, tu te demandes si je reviendrai un jour de mon «nouveau pays». J’en suis tellement absorbé que j’en perds tous mes repères. Cette nuit, j’ai regardé son visage: il était si pâle qu’il scintillait presque dans le noir. Comme prise de vertige, elle balançait son corps de gauche à droite, manquant à plusieurs reprises de tomber du lit. Je l’ai frappée au visage, je l’ai secouée jusqu’à ce qu’elle se réveille. «Habibi, mon amour, pourquoi pleures-tu?», m’a-t-elle soudain demandé, les yeux grands ouverts. Je ne savais pas quoi lui répondre. Mon visage collé contre sa poitrine, j’ai écouté d’une oreille son cœur battre, et de l’autre le récit de son cauchemar: «C’était la nuit. Ils sont entrés chez Fadi où nous nous étions réunis pour notre cercle de discussion. Seul le traître manquait à l’appel. Ils nous ont emmenés. Pendant le voyage en voiture, j’ai beaucoup pleuré. A travers la fenêtre, je voulais voir Damas grouiller. Mais je ne reconnaissais plus mes frères, je ne reconnaissais plus ma ville, je n’ai vu qu’une masse de gens fatigués, l’échine recourbée, le visage triste. Jamais la lune ne m’avait offert un visage aussi menaçant. Finalement ils m’ont jetée par terre dans une sorte de cave sombre. Il y avait, au fond de la salle, un grand portrait souriant. Ils m’ont dit: mets-toi à genoux devant lui! Terrorisée, je me suis prostrée, en récitant cette phrase apprise à l’école: Ne te demande pas ce que la fourmilière peut faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour la fourmilière.»


Cully, le 11 octobre 2002, 5h

Leila,

Quand je repense à ton récit, à tout ce que tu m’as dit sur ce trou à fourmis, je contiens mal mes larmes. Je ne comprends toujours pas pourquoi et comment ils t’ont mise en cage, toi ma lune. Au fond de l’enfer, au comble de l’injustice, tu as su enfanter un irréductible besoin d’exister. Ainsi, durant ces longs mois passés en prison, tu as rêvé de voyage et dans les faits, tu as vraiment voyagé. De ces voyages qui ont le rêve comme moteur et l’espoir comme gouvernail. Muni de mon «petit livret rouge à croix blanche», je ne savais même pas ce que j’étais venu chercher en Syrie. Je croyais à la solitude, je pensais que les déserts n’étaient faits que de vide. Je me suis trompé,  mais tu m’as sauvé, ma bonne étoile. Ces déserts de paix dont tu rêvais, ce pays de Cocagne, cette Palestine céleste, je l’ai embrassée moi aussi comme une promise. J’ai suivi ton chemin vers cette terre invisible. Pour cette cause-là, j’aurais même défilé dans les rues de Damas, entonnant tous les «Bella Ciao» de la liberté, tous les «Habibi» de Fairouz, et brandissant en banderole le «Passeport» de Derwiche. Ma Leila, j’ai quitté Damas hier à la vitesse de deux énormes réacteurs vrombissant dans le noir. Toi, tu m’as quittée sans faire de bruit, alors que, par une belle nuit de septembre, je rêvais de l’Hermon. Ici, la nuit touche à sa fin. J’entends dehors, la nature qui se réveille. Les oiseaux migrateurs se préparent à partir. Bon voyage, mon ange.


Damas, le 22 septembre 2002

Cher Jacques,

Comme ton amitié m’est précieuse. Malgré cette distance qui nous sépare, tu as pu suivre et partager mon voyage. Et comprendre ce que Leila représente pour moi. Elle me manque, bien sûr. Sa petite chambre de Yarmouk est vide, la poussière s’y accumule et les fourmis commencent à y établir leur quartiers. Ca, elle ne l’aurait jamais accepté! Je savais depuis longtemps que cette histoire finirait ainsi. Dans les derniers temps, elle ne parlait plus que de voyage et je la sentais déjà absente, comme si son âme avait pris son envol dans le ciel. J’ai accepté son départ, comme Nora a accepté le mien, sachant que mon bonheur était ailleurs. Un jour sans doute je la retrouverai sur ma route quand, cheminant dans le désert de Syrie ou d’ailleurs, elle jaillira devant moi comme un arbre de vie dont je mordrai les fruits à pleines dents.

 

Damas, le 9 octobre 2002, dans la nuit

Bien cher Jacques,

Premier pas, ce soir, vers mon nouveau voyage. Dernier déclin de mon soleil syrien. Autour du plus beau minaret de la mosquées des Omeyyades, les oiseaux blancs tournaient silencieusement. Haut dans le ciel, la lune écoutait distraite la prière du soir.

Je revenais de Majdal Shams, sur les pentes du mont Hermon. C’est un village druze du Golan, dont les pieds sont liés par un fil barbelé et la tête coiffée d’une étoile de David. Village occupé. Village occupé, malgré tout, à vivre de l’agriculture et de tous les fruits d’un superbe paysage.  Au loin, on aperçoit une rangée d’éoliennes au garde-à-vous, insolemment plantées dans la terre volée comme des girouettes dorées derrière une vitrine blindée.

Broyé par les éoliennes, le vent meurtri remontait les pentes du mont Hermon, portant dans les airs une pair d’immenses ailes. Au-dessus du village, de la ligne de barbelés, de l’absurde frontière, un grand oiseau blanc planait de toute son envergure majestueuse, traversant de part et d’autre la limite interdite aux humains. «Pourquoi ne suis-tu pas ton rêve? Pourquoi ne grimpes-tu pas dans les airs?», lui ai-je crié de toutes mes forces. «Pourquoi ne t’envoles-tu pas au-dessus des dernières neiges, dans le bleu du ciel, au-delà de cette limite insensée?» Mais le vent emportait mes cris qui dégringolaient dans la vallée et se rompaient contre les rochers. Sans prendre garde à mes gesticulations, l’oiseau a posé ses serres sur les barbelés. J’ai vu ses grandes ailes tournoyer dans les airs, dans un effort immense pour arracher le grillage et créer une impossible brèche dans le mur de fer. Sur l’intrépide animal, les regards muets se croisaient: jumelles de l’armée syrienne, jumelles de l’ONU, jumelles d’Israël. Les objectifs se serraient, le canon  se concentrait. Moi, dans mon désespoir, j’ai fermé les yeux. Le vent de face portait à mes oreilles le bruit de la lutte acharnée entre une pair de serres affûtées et une solide série de barbelés.

Un coup m’a atteint à la poitrine. Il y a eu une violente déflagration, suivie d’une interminable série d’échos qui ont rebondi contre les parois du mont, celles des maisons druzes et des postes d’observation. Je me suis effondré à terre, mes deux mains autour du torse, mes yeux en larmes. Au-dessus de moi, les regards muets se croisaient toujours. Après de longues minutes, j’ai sursauté. Au-dessus du grillage, voguant dans les airs, oscillant de gauche à droite, de grandes plumes blanches remontaient vers le ciel de septembre. Elles formaient comme un petit nuage léger et mobile qui s’élevait dans le bleu. Enfin, parvenues au faîte de leur ascension, les plumes blanches sont retombées en flocons pour se mêler à jamais aux neiges argentées du mont Hermon.


Cully, le 11 octobre 2002, 6h

Leila,

Un fort vent a fait battre ma fenêtre. Arraché à ma lecture de l’ultime lettre que je n’ai pas encore donnée à Jacques que, j’ai relevé la tête effrayé. Le bruit des arbres qui s’agitaient m’a un peu rassuré, mais quand le vent est entré dans ma chambre des feuilles ont voltigé dans tous les sens. J’en ai retrouvé quelques unes sous mon lit, d’autres au-dessus de mes étagères. Une lettre s’est même envolée par la fenêtre. Elle a longuement flâné dans le vent avant de se poser sur la place de la Paix. J’ai endossé un manteau et ai couru la reprendre. Il était déjà trop tard. L’herbe humide avait absorbé tous ses caractères. J’ai vu l’encre couler le long d’une tige verte et pénétrer dans le sol touffu, où le premier rayon de soleil faisait déjà grouiller la vie. Qui sait, il naîtra peut-être un jour, à ce même emplacement, un grand peuplier. Relevant ma tête, j’ai revu ce paysage dont je t’ai tant parlé: le Léman, l’avancée du Dézaley et ses vignes qui ont passé fleur, les montagnes déjà blanches. De retour chez moi, j’ai repensé à notre plus belle nuit, celle où tu t’es envolée. Par la fenêtre grande ouverte, j’ai essayé de suivre ton chemin dans le ciel, sur cet invariable écliptique où t’accompagne tout un cortège d’astres vagabonds.

Ma lune. En prison, tu avais perdu le goût de vivre. Dans ta peau comme dans cette ville, tu te sentais encore prisonnière, et voler était devenu ton seul rêve. Quand j’ai compris que tu ne reviendrais pas de ce voyage, avant de refermer la porte de ta petite chambre de Yarmouk, j’ai laissé une lettre sur ton oreiller. Une nuit, un vent se lèvera de notre drap blanc, chassera la poussière et les fourmis, et l’emportera dans les airs jusqu’à toi. Où alors ce sera toi qui, à travers la fenêtre, répandra ta lumière argentée sur ce désert où nous cheminions ensemble chaque nuit. Et de tes ailes douces tu caresseras mes mots comme un aveugle déchiffre une lettre d’amour.


Automne 2002

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