Pour toi (II)


Sur la table, deux tasses vides et un paquet de cigarettes abandonné là en échange tacite d’un sachet d’aspirine citronnée. Alors déjà tu me disais de ne pas commencer – et puis j’ai fumé quand même.

 

C'est triste de trouver une table vide après le départ de ceux qui t’ont tenu compagnie la veille. Avec des amis nous nous sommes jetés sans pitié sur nos proies– en l’occurrence deux pizzas grandes et rondes comme deux lunes pleines – et puis ils sont repartis en laissant derrière eux des objets muets. Même la flamme de la petite unité gazifière D2-R2 s’est éteinte, faute d’attention, ou de ravitaillement.

 

J’ai déniché un petit chauffage électrique, l’ai allumé, et pour l’instant c’est la poussière qui brûle, emplissant la pièce d’une odeur malsaine. On ne se rend jamais compte de combien de poussière nous entoure. Sauf quand il pleut dessus, ou qu’elle brûle justement.  

 

J’ai chiffonné le keffieh et l’ai mis derrière ma nuque pour mieux pouvoir t’écrire, allongé que je suis sur le divan. J’ai beaucoup pensé à toi ces jours, à nous deux si jeunes devant Al-Jazeera, nous deux en train de suivre, il y a sept ans, le siège de Jénine puis son assaut meurtrier. Soixante morts. Et tout le monde parlait de massacre.

 

Ils sont mille ce soir, les morts à Gaza,  mais j’ai l’impression, en voyant les images postées ici et là, flanquées d’une image publicitaire ou noyées parmi d’autres photomontages grotesques, qu’on se moque d’eux ou qu’on essaye quand même de les entasser dans notre petite fosse commune de l’oubli programmé. On croyait qu'elle ne pouvait en contenir plus: et pourtant, il en rentre, et rentre encore!


C'est vrai, les simples gestes de la vie sont plus lourds à accomplir alors que, si proche de nous, la guerre fait rage. J'ai presque honte d'avoir froid aux pieds, comme j'avais honte jadis, devant toi, d'exhiber un passeport ou un billet d'avion.

Tu étais pourtant vraiment libre, plus libre que moi. La nuit, tu regardais le mont Hermon et, en rêve, le survolais. Tes ailes se déployaient. Partir ! Voler ! Vivre ! Combien comme toi, là-bas, regardent par la fenêtre de leur chambre, et combien, comme toi, s’envoleront pour de bon ?

 

Ton voyage nocturne, rêve à répétition, s'achevait toujours sur un coup de feu et par la chute de l'oiseau. Mais en réalité, la violence et le feu ne brûlaient jamais que la poussière. Et, inexorablement, la vie finissait par en rejaillir.



Illustration: Battuta, Réminiscence sur Manara, Ramallah, Juillet 2008

Musique :Marlene Dietrich, Sag mir, wo die Blumen sind.

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