Für Elise
C’est à ce moment précis que tous les vendredis, autour de quatre heures, le marchand de rêves sort de sa boîte.
On entend d’abord une mélodie, qui brise les siestes les plus profondes et se répète à l’infini :
Pilalilalilalilalam, lalilalam, lalilalam – lam
Pilalilalilalilalam, lalilalam, lalilalam – lam.
On voit ensuite pointer, au bout de la route, la petite Fiat 500 bleue, avec sur le toit un générateur qui bientôt bourdonne.
Dans le coffre, une vasque de métal fait office de soufflerie. Le marchand l’ouvre et attend.
Pas longtemps.
Des gosses accourent en criant de tous les coins du quartier, les yeux enflammés d’une ferveur gourmande. Ils sautent dans tous les sens. Partout, des portes s’ouvrent, des mères relâchent leurs monstres dans la rue, et de nouvelles nuées arrivent.
Des fillettes aux allures de mamans donnent des piécettes au magicien. Les plus petits gamins s’en vont bientôt avec dans la main une barbe à papa deux fois plus haute qu’eux.
De nouveaux enfants s’approchent et tirent le vendeur de rêves par la manche :
- Viens nous en donner à nous aussi !
Il fait mine de s’énerver. Il a l’air d’un ogre tout à coup. Il gesticule, chasse un ou deux gamins d’un coup de pied :
- Combien de fois faut-il vous le dire, ma voiture ne peut pas descendre cette pente escarpée ! Au milieu de tous ces gosses, on dirait que c'est lui maintenant, l'enfant, qui plaide la merci et l'innocence.
Mais finalement, malgré protestations et jurons, la petite Fiat musicale finit par faire un demi-tour, et dégringoler la fameuse pente escarpée.
Cinquante mètres plus bas c’est un autre territoire, avec ses petites sentinelles, ses responsables, ses émissaires. Le marchand ambulant recommence tout le tralala :
Für Elise, générateur, ouverture du coffre, démarrage de la soufflerie, vente de barbes à papa, et enfin re-dégringolade cinquante mètre plus bas.
Et tout, enfin, devant ma maison, revient au calme.