Histoire d'un goût (3): le maté
Il est en Syrie des régions entières où les gens ne jurent que par le maté. Il supplée largement le petit verre de thé et la tasse de café
dans les foyers de la ville de Nabek, entre Damas et Homs, mais aussi sur la côte méditerranéenne, entre Tartous et Lattaquié.
J’y pense aujourd’hui parce que je viens de voir un reportage sur les colons chiliens et argentins envoyés de Santiago et Buenos Aires pour peupler (et mieux revendiquer) les terres ingrates du
grand sud. Ces colons avaient en commun la boisson du maté, amère et tonifiante, pour aigrir leur solitude et les stimuler à l’ouvrage.
Dans la deuxième moitié du XIXe Siècle, l’immigration arabe en Amérique latine constitue un phénomène important par sa quantité, et particulier par sa nature. Fuyant le régime foncier et les
discriminations en vigueur dans l’Empire Ottoman, les Arabes – pour la majorité des Chrétiens – partirent de Tripoli ou Beyrouth pour le Brésil, la Colombie, le Chili, l’Argentine.
Quittant un empire turc où le narguilé était répandu partout, ils trouvèrent peut-être dans le maté, la calebasse qui le contient et la bombilla (paille de métal) qui sert à l’ingurgiter, une
version miniature de la pipe à eau, et tout l’attirail d’objets et de rituels qui l’accompagnent.
Gabriel García Marques, dans pratiquement tous ses romans, accorde à ces migrants arabes des pages lumineuses. Ils sont toujours là, quelque part, observateurs, silencieux, commerçants, tireurs de
ficelles. Ils partagent bel et bien avec colons chiliens et argentins cent ans et plus de solitude, et l’herbe amère du maté.
A leur retour en Syrie, les fils des premiers colons ont trouvé de nouveaux pays qu’ils durent, à leur tour, rapprendre à coloniser. Les turcs partis, ils imposèrent le maté, emporté avec eux pour
les rappeler au souvenir des Amériques.
Comme ils y rajoutent beaucoup de sucre, j’en déduis qu’il se veut doux, ce souvenir.