Côte sud-ouest de la Tasmanie.
Tout, ici, est protégé : la lande hérissonne, les perroquets au ventre orange, les filaments d'araignées, les demi-lunes de sable blanc, les
rivières couleur de thé. Patrimoines de l’Humanité.
Marcher sur le Sentier de la Côte Sud pour nous c’était
comme entrer dans un musée de porcelaine avec des sacs à dos de 25kg. Chaque pas soupesé, chaque regard attentif, chaque geste réfléchi.
Les mouettes n’ont pas appris à se méfier : elles viennent jouer avec nous sur la crête des vagues, et nous désapprenons à nous méfier des
vagues.
Un poisson sculpté dans la roche. Tu ne crois pas ? Et là, ces coquillages empilés dans le fond d’une grotte. La mer, c’est la mer qui les a amenés
là. Tu vois ce dont elle est capable !
Pourtant, au bord de Louisa River, le même sentiment me gagne : quelqu’un nous observe. Je marche pieds nus sur les galets. J’y vois des signes.
Fossiles ? L’eau s’écoule doucement, s’écoule.
Nous repartons. Nous y parviendrons, au bout de ce sentier merveilleux : Melaleuca, Coxbight, Louisa River, Ironbound, Deadman’s Bay, Prion Beach,
Surprise Bay, Granite Beach, Cockle Creek, 82 kilomètres de pure nature. Pure ?
Combien de fois n’avons-nous pas cru entendre quelqu’un marcher derrière nous ?
Fredonner une chanson ?
S’enfuir ?
Nous rêvions. Et s’il en restait quelques-uns, cachés depuis tout ce temps-là dans la forêt.
Les prendrais-je en photo ? Nous attaqueraient-ils ?
La réalité est qu’ils ont tous disparu.
C’était pour nous, difficile à imaginer : plus personne pour écouter le vent, pour se lancer à la mer, pour empiler les
coquillages et graver des poissons dans la roche.
Les peuples aborigènes ont vécu le long de la côte sud de la Tasmanie pendant quarante mille ans. Il a suffi de cinquante ans pour les en faire disparaître.
Le premier ministre australien vient de leur dire sorry.
P.S. Ecouter la chronique de Serge Lachat (RSR2) sur la
représentation filmographique de la question aborigène.