Un repas chez des amis

Publié le par battuta

Comment retenir les moments comme ceux-là?

 

On croirait pouvoir le faire avec son appareil photo mais tout trompe. Les couleurs ne sont pas les mêmes, celles des poivrons, de l’huile d’olive et de la semoule surtout, puisqu'elles ne sont vraies que dans l'intimité avec leur goût et leur texture. Il en va de même des peaux, qui sur un cliché ne se laissent pas embrasser ou caresser, alors qu’elles sont aussi parfum, désir.

 

Que resterait-il, dans un cadre même doré, de nos discussions ?

 

Lors d’un repas chez des amis, tout se passe quelque part entre les cuillérées, les toasts et les soupirs. On s’imagine que les mots prononcés déplacent des masses d’air et de vide apparent pour créer, au-dessus de la table, des images suspendues parmi lesquelles nous trouvons des sourires et d’autres émotions. 

 

On tente de fixer ces images par l'écriture, mais en s’inscrivant sur la nappe blanche, les mots ne signifient rien : c'est sur les formes étranges qui se composent entre eux, dans le blanc taché de vin, que les vrais souvenirs reposent.

 

De même, alors que nous en sommes au café, nous ne pensons presque plus à tout l’univers qui nous entoure : il devient latent, donc évident. Ramallah désormais froide, encore dans la torpeur de l’Aïd et déjà basculant dans l’hiver ; ces nuages qui remontent chaque nuit de la mer et nous amènent de là-bas les nouvelles que nous voulons bien lire en les regardant, en y découvrant des masques, des monstres, des méduses ; ces étoiles qui font de même, disparates pixels silencieux et froids, qui démarquent l’épiderme d’un être gigantesque.  

 

Nous aurons voyagé parmi tous ces repères, entre les plats, les mots et les astres, en refaisant sans nous rendre compte absolument toute l’histoire de notre vie, qui comme l’univers tiendrait sur le bout d’une aiguille ou celui d’une fourchette.

 

Il faudrait être capable de retenir les moments comme ceux-là. A l’heure du prochain repas, dans l’infiniment petit de nos gènes et de nos existences, quelque chose aura déjà changé.
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Amina 13/12/2008 14:57

Une question: Crois-tu que la mémoire ait un lien quelconque avec les souvenirs ? je parle de cette mémoire qu'on veut consciemment inscrire au moment même où on vit des choses exceptionnelles. Tremblants à l'idée que notre devenir ne soit pas emprunts de celle-ci. Ce sont pour moi des questionnements importants pour le back story du personnage  principal de mon scénario actuel. Mon producteur est un peu dépassé. Je t'écrirai plus longuement (+ de développement) bientôt pour prendre ton avis. BiZoums.

battuta 13/12/2008 21:52


La mémoire serait ce quelque chose de sélectif qui fait que certains événements restent vifs à notre esprit sans vraiment que nous le choisissions. Une mémoire souffrante fait revenir de manière
compulsive des images que nous n'arrivons pas à effacer. A l'inverse, il nous semble rester des moments agréables passés avec des amis, par exemple, que quelques bribes dont nous avons du mal à
nous remémorer. Hier soir avec mes amis il m'a semblé que quand on ne peut plus compter sur la mémoire pour garder des souvenirs, c'est à l'amour qu'on devrait se fier. Qu'est-ce qui fait que je
les aime, et les aimerai toujours? J'ai cru comprendre en un instant que la réponse se trouvait dans une patiente collection de gestes, de regards et d'attentions parfaitement instinctives
qu'aucune langue, aucune bobine, aucune plume et aucun enregistreur, ne parviendrait jamais à capter parfaitement.


Amina 13/12/2008 14:45

Nous ne célébrerons jamais assez les mouvements les plus simples et les plus évidents de la vie. Ce qui marque ton papier à mon sens, c'est l'effort. Quelques phrases apprises il y a très longtemps (très). Je te les donne car j'y vois un lien avec ton texte. Toute objectivité mise de côté. "Une vie d'homme ne se justifie que par l'effort, même malheureux. Vers mieux comprendre. Car mieux comprendre, c'est mieux adéhérer. Plus je comprends, plus j'aime car tout ce qui est compris est bien."Pauwells/Bergier'Le matin des magiciens'. Au plaisir de boire un vin chaud ensemble, peut-être arriverons-nous àle faire. Mon départ vers le désert est reporté d'une semaine. Je m'en vais le 6 janvier. Amitiés, Amina.