Le passage des rapides

Publié le par battuta

Je suis bien inspiré de prendre, ce matin, le train Tardieu avec Jalel el-Gharbi.

Cette véranda où je me trouve et que traverse le soleil du petit matin à Ramallah, un soleil automnal avec ses rayons obliques, n'est pas sans évoquer, de par son espace mesuré et sa baie vitrée donnant sur une veduta à tous les instants changeante, un de ces compartiments de rêve à bord desquels, enfant, j'aimais voyager.

La première vapeur du café, de mon express du matin, me rappelle aussi l'atmosphère novecento des wagons-restaurants qui glissaient sur la neige, le plateau de la serveuse toujours parfaitement droit et les tasses si rarement renversées, peut-être seulement dans la descente vertigineuse des tunnels élicoïdaux qui tirbouchonnent les Alpes.

Alors ce matin le train s'appelle "Tardieu" où, jadis, ils s'appelaient "Barbarossa", "Heinrich Heine" ou "Frans Hals", convois qui perçaient les montagnes pour relier Rome à Hambourg, Milan à Rotterdam, qui passaient devant la maison de ma grand-mère en sifflant, et dont je connaissais par coeur les horaires. Le désir me gagne de prendre dans mes bras cet enfant fasciné par le passage des rapides, et de lui sussurer que si un jour il aimerait voyager, c'est à cette admiration encore incompréhensible qu'il le devrait.

Ebloui par la métaphore de Jalel, celle du train qui court à la manière d'un fleuve, je pense à Tayyeb Salih qui, depuis la fenêtre de sa maison soudanaise plonge sa main dans le basalte liquide du Nil en crue, avant de descendre son cours pour rejoindre le Caire, puis Londres, une fois venue la Saison de la migration vers le Nord.

Cette saison est cet automne palestinien, et ma véranda se transforme en petite salle d'attente d'où je cesse d'observer le paysage défiler pour entendre l'arrivée du premier train du cinéma en cette gare de la Ciotat qui me rappelle celles de Studený Potok, Lavorgo ou Bad Ragaz. Toutes, pendant quelques instants, et à une heure précise, au centre du monde et de l'histoire des hommes.



Publié dans Voyages en train

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christiane 20/10/2008 08:34

Quelle belle rencontre entre deux grandes plumes !