Mercredi 6 février 2008
- Ca ne va pas, il faut tout reprendre. Tout reprendre.

Je rougis. De honte et d’embarras. Quelques minutes auparavant un journaliste m’avait dit qu’il publierait tel quel mon article dans l’édition du lendemain. Mais pour Rachid ce que j’avais écrit était inacceptable. Rachid, écrivain libanais, avait tenu une conférence le soir du 10 septembre 2001 à Genève.

J’étais journaliste stagiaire au quotidien Le Temps. Je le rencontrai après la conférence dans une pizzeria du quartier des Pâquis. Malgré quatre ans d’études arabes, je ne connaissais pour ainsi dire rien ni du Liban, ni de ce que l’on appelle « le monde arabe ». Rachid me parla de sa jeunesse et de son combat parmi une milice chrétienne libanaise pro palestinienne.

En tant que jeune journaliste mais aussi en tant que bonhomme suisse, sans aucune idée de ce dont était fait l’univers de Rachid, je commençais à peine à percer l’étoffe épaisse de la « complexité » de cet univers, à laquelle venaient se greffer d’autres vocables encore : « situation », « question », « conflit », « problème » : mushkile, en arabe. Sans doute un des mots les plus usités, d’ailleurs. Durant sa conférence, Rachid avait parlé de la « situation » du Liban. Je notai. Je passai la nuit à préparer mon article.

Le lendemain, Rachid avait lu mon brouillon d’article à paraître dans Le Temps. Nous nous rencontrâmes dans le hall de l’hôtel Cornavin, à deux pas de là où le capitaine Haddock et Tintin eurent une altercation avec les agents secrets bordures.

- Ca ne va pas, il faut tout reprendre. Tout reprendre.

- Mais c’est pourtant ce dont nous avons parlé hier…

- Pas exactement. Il y a des choses que tu as comprises de travers, d’autres dont je préfère qu’elles ne soient pas publiées.

La feuille qu’il avait devant lui était recouverte d’annotations marquées en rouge. Tout, pratiquement tout, passa à la trappe, des « questions » relatives à la « situation » des chrétiens libanais à la « paix » avec Israël, tout, y compris la « question » des attentats suicide. - Tu ne comprends pas, on ne peut pas publier ça ainsi, cela trahit ma pensée, la manière dont les choses sont assemblées, cela ne correspond pas à ce que je t’ai dit.

Je retournai au journal, penaud. L’article était devenu plat. Il n’y avait plus de « conflit », plus de « solutions », plus de « persécutions », plus d’attentats suicides. Je m’assis devant mon écran d’ordinateur, sceptique, je réfléchis quelques instants, me demandai comment récrire tout cela, quand un journaliste cria soudain derrière mon dos :

- Vous savez pas quoi ? Un avion vient de s’écraser contre le World Trade Center !

- mushkile.

Deux jours plus tard j'étais contraint d'écrire un papier sur les psychologues suisses envoyés au secours des membres de l'ambassade suisse à New York et des nombreux suisses habitant la ville traumatisée.
par Hajj Nicolas publié dans : Moyen-Orient
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Mercredi 6 février 2008
Les patronymes irakiens réservent parfois des surprises. Lors de mon séjour en Irak, entre 2004 et 2005, j’ai rencontré plusieurs personnes qui s’appelaient zbaleh [poubelle], afrit [démon], ou pire encore. Quand ils sont trop beaux, on donne aux nouveaux-nés ces noms dépréciatifs pour éviter le mauvais œil et les jalousies. Beau peut-être, mais quel sale nom !

 

Et puis un jour, j’ai rencontré Wein Chunt ?

Je lui ai dit : comment t’appelles-tu ?

Il m’a répondu en arabe irakien : Wein Chunt ?

 

Où étais-tu ?, c’était son nom.

Dernier d’une famille de sept enfants, il vint au monde après une série désespérante de six filles. Quand son père l’entendit pour la première fois crier, au milieu des you-yous des femmes, il comprit que ses peines étaient enfin arrivées à leur terme.

Il s’approcha du couffin, incrédule, retenant son souffle. Et quand il se pencha et découvrit son fils, enfin ! un fils, plus de doute ! il s’enquit :

Où étais-tu?


Question qu'on lui poserait, et qu'il traînerait désormais tout au long de sa vie. 
par Hajj Nicolas publié dans : Moyen-Orient
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Mardi 5 février 2008

Alors on prend les mêmes et on recommence : me revoilà au Moyen-Orient après une parenthèse de plus de deux ans. Cette fois, c'est la Palestine qui m'accueille avec une surprise : neige, chaos et incompréhension, vagues tentatives de déblayer les routes, batailles de boules de neige...

 

qintis2.jpg
En venant de Jérusalem, Ramallah s'ouvre soudain, juste après un dernier check point, au regard médusé, retenant son souffle, coincée entre un grand ravin et l'autre fameux, Lamentable mur. Tout d'un coup une étincelle de vie, un chat qui traverse la route, affolé, des jeunes qui errent le long de la route, qui concassent des cristaux de neige et les balancent dans les étoiles.

De tous les peuples de la région rencontrés, les Palestiniens sont les plus tristes. Ils ont un sourire qui s'arrête là où leur détresse commence, c'est-à-dire tout de suite. La géographie déchiquetée de la terre, les barbelés, partout, les étouffent, comme cette corde sur laquelle ils ont si longtemps tiré et qui, à chaque fois qu'ils s'attendaient à ce que l'autre finisse par lâcher, leur entrait toujours un peu plus dans la chair.

Mais Ramallah vit : dans la rue, le désordre savamment ordennancé, l'achat jamais acquis et l'acquis pas toujours acheté, le petit univers du marché ouvert où tout est possible pourvu qu'on déchiffre assez vite tous les codes. Un magasin de sport appelé Pelé. De vieux billets de banque de 1943, en anglais, hébreu et arabe. Un grossiste qui va me débrouiller une cafetière italienne dans les dix jours, promis. In cha'allah, on verra bien. Quelqu'un a peint : « Control+Alt+Delete » sur le mur.

wall1-copy.jpg

Deux jeunes soldats israéliens, une jolie fille et un mecton musculeux, se prennent dans les bras en souriant au moment où je passe le check point. Leurs carabines se touchent. Allez, ils sont beaux eux aussi.

par Hajj Nicolas publié dans : Moyen-Orient
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus