Il est, dans la littérature et la poésie portant sur la Palestine, un personnage étrange.
Ce personnage a plusieurs visages : il est tantôt un homme, tantôt une femme, mais c’est au fond, un seul et même
individu.
Ce qui le caractérise ? Il/elle marche, sans arrêt.
C’est Oum Saad, personnage émouvant, créé par Ghassan Kanafani, écrivain
palestinien. Oum Saad (« mère de Saad ») est une femme courageuse. On la voit apparaître un beau matin comme le soleil au bout d’un chemin bordé d’oliviers, et disparaître la nuit
lorsqu’elle va ravitailler dans la montagne les feddayin avec du pain, des œufs et du fromage.
C’est le lieutenant Moubarak, que Jean Genet nous décrit ainsi:
"Encore à Salt, un soir cette fois, j'eus la surprise de voir le monde coupé en deux. Il m'apparut sous la forme d'une personne à
l'instant qu'on le coupe en deux moitiés, cet instant, qui paraît court quand le tranchant du couteau est bien affûté, cette fois fut long, car le lieutenant Moubarak marchait devant moi au
soleil couchant; ainsi était le couteau partageant le monde en deux; sa gauche la lumière puisqu'il allait du sud au nord, l'autre sa droite. Du ciel, le soleil étant descendu derrière les
montagnes jordaniennes, les lueurs rouges et roses, traces encore visibles du coucher, éclairaient le profil gauche du lieutenant, visage et corps, cependant que le droit était déjà dans
l'ombre et il me semblait que cette ligne sombre, en se propageant, assombrissait les paysages - donc le désert - de l'Est." (Un captif
amoureux, Gallimard, Collection Folio, p. 543)
C'est Youssef, héros du grand roman du libanais Elias Khoury, La Porte du
Soleil, qui va et vient entre le Liban où il est réfugié, et la Palestine où il trouve sa belle Nahila dans une grotte qui leur appartient, "seul endroit de Palestine qui ne soit pas
occupé", dit-elle.
C'est aussi ce personnage créé par Marcel Khalifé, chanteur et poète libanais:
Le dos redressé, je marche;
La tête haute, je marche.
Avec dans ma paume une branche d'olivier,
Et sur mon épaule mon linceul,
Je marche, je marche, je marche...
Ce que ce personnage aux multiples visages représente, je ne saurais trop dire. Mais il y a dans ce mouvement perpétuel quelque chose qui rappelle les grandes migrations du passé: celle qui mena
le peuple de Mahomet de l'Arabie heureuse à toute la Méditerranée, mais aussi celle qui conduit le peuple d'Abraham d'Ur à Jérusalem.
La marche, c'est ce que les deux peuples ont de plus fort en commun. Les ennuis commencent peut-être là où elle s'arrête, où les terres et les personnes se divisent en deux
moitiés.