Vendredi 17 octobre 2008

Devant l’Eglise du Saint-Sépulcre, ce vendredi après-midi, il était peu avant quinze heures mais c’était un pur hasard.

 

Il y avait là tant de casquettes agitées en l’air, de guides rejouant la descente de la croix en deux temps, trois mouvements, de pieuses babouchkas suivies de légères marie-madrilènes, sans parler des soldats lanceurs de javelots et distillateurs de vinaigre, que la jeune brebis égarée assise à côté de moi, relevant son nez pudique de l’Evangile selon St Matthieu soigneusement ouverte devant un ravissant décolleté, dit à son amie :

 

- Oh Gott ! Il y a une telle différence entre ce qu’on lit et ce qu’on voit !

 

Un flot de pantalons taille-basse avec fenêtre sur cour, de combinaisons paramilitaires version camel trophy et de burkas à la Sœur Thérésa en crok fluos s’engouffrait dans l’orifice sépulcral dont émanait une huileuse écume de bave, encens et déodorant Axe collant à la peau comme une cire de cierge à 5 shekels.

 

Peu remarquèrent que, suffocant, il sortit presque en courant en sens inverse, portant sur son épaule aguerrie et rembourrée ses planches de charpentier.

 

Je me demandai comment je n’eus jamais pu voir en la via dolorosa, au fond, qu’une ultime, pénible certes, mais déjà maintes fois éprouvée, montée à l’échafaud.

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Vendredi 17 octobre 2008

En temps de crise on ouvrait jadis les entrailles des animaux ou observait le vol des oiseaux pour en déduire si la pâte de l’avenir était faite de bon augure.

 

Si je suivais mon instinct et disséquais cette chatte qui tout les matins diminue de moitié mon budget en produits laitiers, je risquerais de n’y trouver qu’une portée de quatre petits êtres en gestation qui, chaque jour en grandissant, la rendent plus lourde et affamée.

 

Il faudra bientôt nourrir une famille entière d'oracles miaulants. En attendant, j’ai donné à la créature enceinte l’occasion de s’exprimer elle-même sur sa vision de l’avenir. Au fond, nous ne sommes plus aux temps sauvages des romains et des devins gaulois : pourquoi priver nos amis les bêtes des récents progrès faits en capacity-building ?

 

La chatte s’est prêtée très volontiers à ce do-it-yourself du présage, à ce threat-assessment spontané. Voilà ce qu’elle a voulu nous dire :

 

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Pas besoin d’être Jérémie, pour deviner l’sort qui nous est promis. Nous vivons une époque troublée, caractérisée par des crises économiques à répétition (l’accent est mis sur les chiffres, et sur le symbole du dollar en toute fin de message). Surtout ne pas voir dans la présence de lettres le triomphe du mot sur les chiffres, encore moins la suprématie de la lettre typiquement française sur le langage de Wall Street. Avec leurs accents, qui montent, qui descendent, elle ne font que rappeler le sort des actions en bourse.

 

M'en vais, comme la chatte, chasser les oiseaux, pour voir quelle est leur vision, de là-haut, sur les aléas du stock-exchange et les déboires du nasdaq.

 

- Bon tu me donnes à boire mon lait, maintenant ?

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Lundi 6 octobre 2008

Le petit ange et moi étions assis dans la cuisine quand une voiture montée d’un haut-parleur passa dans la rue, crachant des mots pour moi inintelligibles. Je savais que le Für Elise annonçait les barbes à papa, mais là j'ignorais de quoi il s'agissait.

 

Elle s’arrêta de manger son biscuit pour écouter. Tu sais ce qu’il dit ?, me demanda-t-elle.

 

- Aucune idée, répondis-je.


- Frigos, téléviseurs, aspirateurs, meubles, nous reprenons tout ! En Egypte, ils crient rababecchia, rababecchia !, mais je n’ai jamais compris ce qu’ils voulaient dire.

 

Je réfléchis un moment avant de penser: aaah, je vois: roba vecchia, roba vecchia, c’est de l’italien, ça veut dire : choses usagées.

 

Le petit ange me dit que, dans le village de Halhoul, près de Hébron, d’où elle vient, se trouvent le plus grand marché aux puces et les plus futés receleurs de rababecchia de Palestine.

 

Faudra que j’aille y faire un tour. Pour leur refiler mon vieux frigo qui ce matin, je le crains, a poussé un grand soupir d'ultime fatigue, avant de s’éteindre dans un dernier tremblement de vieillesse. 

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Dimanche 5 octobre 2008

...et sur la route du retour l'avion survole Athènes, puis les Cyclades, petit trait qu'il est dans le ciel bleu, stratus aviaticus devenant maritimus, sillon blanc laissé par un bateau volant, d'ìle en île, justement.

En route pour l'aéroport de Melbourne nous croisâmes la rue d'Héliopolis, sorte d'impasse menant à une maison de briques rouges.

Je mis un moment à comprendre qu'il y avait là un autre souvenir, un autre chant, celui d'une rue de Ramallah, cité du soleil, où cinq jeunes femmes en robe, cheveux dénoués, avaient reçu, ce matin-là, de plein fouet le premier rayon.
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