Mercredi 27 février 2008

Santa-Marina-Salina.JPG
Santa Marina Salina. Le plat de linguine ai frutti di mare se fait un peu attendre mais il est excellent. Qui est ce cuisiner de génie, dépositaire de la tradition culinaire des îles éoliennes ?

 

Je m’attends à ce qu’on me réponde : Giuseppe, Salvatore, ou Concetta. Mais on me dit : « Sammim »

 

Et d’où vient-il, Sammim ?

 

« Il vient d’un pays très lointain. »

 

Nous rencontrons le fameux Sammim et taillons une bavette avec lui autour d’un verre de grappa. Il nous raconte son histoire : il quitte femme et enfants au Bengladesh, parcourt à pied la moitié de la planète à travers la Russie, la Roumanie, les Balkans pour arriver à Milan. Là, il fait la plonge pendant de longs mois. Il est protégé par un réseau de concitoyens du Bengladesh mais dit s’en ennuyer : il apprend plutôt l’Italien et comment cuisiner les linguine au contact des patrons et des clients du restaurant.

 

A Milan, il est repéré par un restaurateur du Val d’Aoste où il travaille pendant quelques mois. Là, il est repéré par un autre restaurateur, sicilien cette fois, qui l’invite à venir cuisiner dans son restaurant de Salina. Il fait ses bagages, et débarque dans les îles éoliennes.

 

Nous lui disons avoir été impressionné par ses linguine.

 

« Oh, ce n’est rien. Ce que j’aimerais, c’est cuisiner les plats de mon pays. Mais ils sont peut-être un peu épicés pour vous ! »

 

Quelques jours plus tôt, nous avions vu un homme pleurer au moment d’arriver à Lipari. Depuis le pont du bateau, il montrait du doigt une maison à flanc de colline. Puis il faisait des signes émus vers les gens qui l’attendaient sur le quai.

 

Il y a quelques décennies, l’exode des Eoliens fut tel que l’Australie fut nommée la huitième île éolienne. Plus grande et plus riche sans doute. Mais si lointaine.

 

Beaucoup d’Eoliens sont revenus de Melbourne et de Sydney, apportant avec eux l’électricité et d’autres bienfaits. Des statues sont élevées à leur mémoire sur les places des villages, et dans les cimetières des épitaphes rappellent leurs épopées.  

                                                                                                           

Au Bengladesh, Sammim méritera aussi sa statue pour avoir ramené dans ses bagages le secret des linguine ai frutti di mare.

par Hajj Nicolas publié dans : Italie
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Mardi 26 février 2008
Tous les pays du Moyen-Orient, ainsi que les puissances occupantes, ont fait du check point un élément incontournable de leur infrastructure.

 

J’ai dû en passer des centaines : check points en Syrie autour des quartiers riches de Damas, en Jordanie sur la route d’Umm Qais et dans la vallée du Jourdain, check points au Koweit au moment de la guerre en Irak, en Irak défendus par de jeunes américains paniqués, au Kurdistan entre les deux régions kurdes, en Egypte sur la routes des sites archéologiques.

 

En Palestine, c’est la passion du check point - mahsoum en hébreu. Quand il s’agit de décrire les emmerdes, les Palestiniens parlent volontiers hébreu. Dans la langue, le check point s’insère comme un lapsus pour exprimer les abus du Surmoi.

 

Il en va des check points comme d’autres appendices du pouvoir : il y en a des p’tits, des gros, des longs, des courts, des épineux et des lisses, des bosselés et des planes. Ils sont volants ou bien installés dans leurs calcifs. L’érection d’un check point est signe que ça chauffe ; une incursion intempestive est perçue comme un viol.

 

Je retrouve ici, au niveau d’un peuple entier, un des éléments les plus pervers de la condition de prisonnier. La barrière, le verrou, le mur, la fouille, le contrôle d’abord suscitent en toi la révolte. Ensuite, tu les intériorises, les intègres dans ta réalité et cherches des moyens de les accepter. Enfin, tu trouves ça normal.

 

A ce stade ultime, tu es vraiment condamné. Tes rêves de liberté se heurteront aux check points qu’on a patiemment érigés dans ta tête. La vie, l’Etat que tu construiras reproduiront à l’infini le schéma qu’on a imprimé dans ton esprit.


C'est le moment qu'ils choisiront pour te libérer. 

par Hajj Nicolas publié dans : Moyen-Orient
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Lundi 25 février 2008
Naplouse, une des villes les plus anciennes et les plus belles de Palestine. « Jadis centre de culture, aujourd’hui cimetière de la culture », nous dira dans la journée un habitant.

 

Procédures pour se rendre à Naplouse depuis Ramallah: 


- un fax à l’officier de liaison israélien responsable pour la région ;
 

- nom, prénom, numéro de passeport, numéro du véhicule.

 
La route serpente parmi les oliviers, et les colonies, qui défilent les unes après les autres. Maisons alignées, au garde-à-vous derrière des barbelés, clonées au centuple, reliées à Israël par un réseau de routes que seuls les colons empruntent. Pour eux c’est « boulot, auto, colo » tous les jours, sans croiser l'ombre d'un palestinien.  

 

Au container (check point) à l’entrée de Naplouse, trois jeunes officiers israéliens se succèdent pour nous poser des questions. Evidemment, aucun d’eux n’a vu le fax.

 

Le premier officier, le fusil pointé vers le conducteur, nous dit de faire demi-tour.

 

Nous insistons.

 

Le second nous dit que nous pouvons passer, mais à pied.

 

Nous insistons.

 

Le troisième nous dit que nous pouvons y aller. Nous sommes étrangers, nous passons.

 

Un vieillard palestinien, marchant avec une canne, doit, lui, faire tout le chemin à pied, clopin-clopant. Il est soutenu par deux jeunes gens. Ils frappent à notre vitre. Ils nous demandent de prendre le vieillard en stop. Nous n’avons pas le droit.

 

C’est ma première fois à Naplouse, lui vit là depuis plus de soixante-dix ans. Mais j’arriverai longtemps avant lui au « cimetière de la  culture ».

par Hajj Nicolas publié dans : Moyen-Orient
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Vendredi 22 février 2008

Pour ne fâcher personne, on parle souvent au Moyen-Orient de « cuisine ottomane » pour désigner l’ensemble des spécialités culinaires de la région.

 

L’adjectif « ottoman » ne veut en aucun cas dire « turc ». Il rappelle l’âge d’or du grand empire multinational qui, entre autres, facilitait l’échange des mets, des pratiques culinaires et sociales de l’Albanie jusqu’au désert du Hedjaz.

 

C’est ainsi que l’on mange des sortes de tzatziki en Grèce, Bulgarie, Turquie et au Liban. Que les « pitas » d’Athènes se transforment en « fatair » à Alep. Et qu’après un bon dessert de pâte feuilletée et un café à la cardamome, on fume la pipe à eau au Caire, à Damas et à Skopje.

 

De tous les fromages « ottomans », celui que je préfère c’est le shanklish. Sorte de boule de fromage blanc roulée soit dans les piments rouges, soit dans les herbes vertes, divin avec un oignon coupé très fin, des tomates sèches et une belle rasade d’huile d’olive (cf recette ci-contre).

 

A Damas, on me jurait que c’était un fromage « syrien ». Au Liban, on bondissait : « non, c’est un fromage libanais ! » Je suis prêt à parier que les Turcs diront que le brevet historique du shanklish leur appartient. Il existe ici toujours un motif de dispute.

 

Contraints à être ballottés d’un pays à l’autre, les palestiniens ont emmené le shanklish dans leurs maigres bagages de Beyrouth à Tunis, d’Amman à Koweit. Le seul épicier qui en vende à Ramallah me l’a chanté comme étant le fromage des exilés, et donc des poètes. Fromage des montagnes, des maquis, compagnon de marche des feddayin et des réfugiés.

Shanklish1.jpgM. Bilal Hamadi Shawer, une boule de shanklish vert à la main (Ramallah, 22/2/2008)
par Hajj Nicolas publié dans : Moyen-Orient
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