Mardi 28 octobre 2008

Cent articles en neuf mois, ça fait un peu plus de dix par mois et deux/trois par semaine. Ah, si j’avais remplacé ça par des séances au fitness de Ramallah, je serais déjà Mister Proper au lieu de Mister Hommos, comme m’appelle tendrement ma compagne.

 

Si c’était à refaire peut-être que je ne le referais point, battuta, ou alors je changerais de nom pour commencer, car tant de décevantes recherches sur internet m’ont indiqué que c’est aussi le nom d’un supermarché à Dubaï, et celui de tant et tant d’internautes arabes ou arabisants qui comme moi et ma petite soeur bloggeuse de Bahrain, souffrent d’un grave problème d’identité.

 

Je lui donnerais mon nom, un nom que partagent des dizaines de médiocres de par le monde et un seul génie, un saxophoniste vivant précisément dans ma ville d’adoption et dont un jour, par erreur, la poste m’envoya les tapis afghans que je fus assez bête pour forwarder à leur réel propriétaire, comme je fus tout aussi crétin de ne pas embrasser sa jolie copine quand l’occasion d’un quiproquo théâtral se présenta. 

 

Si c’était à refaire, je mettrais ma photo version penseur de Rodin en constant brainstorming ou alors carrément, je passerais en boucle le film de la fois où, dans la cuisine, j’achevai un poisson en plusieurs, méticuleuses étapes parmi les pleurs et les réactions indignées de mes soeurs, film valant les pires snuff-movies que mes parents gardent quelque part dans leur vidéothèque VHS.


Si c’était à refaire, j’aimerais les mêmes filles à l’exception d’une seule qui fut vraiment pénible et dont je publierais les lettres vides sur psychologissimo.com comme exemple de ces relations à spirales descendantes, en même temps que mes pensées y relatives dignes des pages les plus sombres de Fritz Zorn ou des Souffrances du jeune Werther.

 

J’irais franchement replonger dans mes journaux intimes pour les digitaliser et vous les servir à froid, ces milliers de pages écrites entre le jour où le gardien de but de l’équipe adverse brisa mon nez et mes rêves de jouer un jour pour la Juventus de Turin, et celui où j’entrai en dépression momentanée mais douloureuse par suite d’une rupture, disons, affective. Entre ces deux dates-butoir, tout juste dix ans, nos vingt-ans, se sont écoulés et quelques inutiles litres d’encre dont je me demande toujours s’il ne faudrait pas les récupérer pour en faire un plat de tagliatelle al nero di seppia.

 

Si c'était à refaire, je referais les mêmes rencontres ici, à Ramallah, je tomberais de nouveau sur Hani le vieux journaliste né avant la nakba, sur Abdelrazzaq en route pour l'Amérique, l'équipe du restaurant des souvenirs, sur cette enfant qui me pourchassait pour une photo, sur le petit ange d'Hébron, la chanteuse de Yaffa et tous les bons amis d'ici, et poursuivrais toujours l'homme-clé dans sa qasdoura nocturne.


Voilà pourquoi je continuerai à écrire pour battuta, parce que pour une fois dans ma petite vie toutes les inconsistances de mon curriculum semblent s’assembler en un puzzle plus ou moins solide, où les passions anciennes rejoignent les nouvelles et que plein de trucs incongrus comme Thomas Mann, la nébuleuse M44, l’Eurocity Barbarossa, Brassens, la langue arabe, l’Eglise Romaine, les Beatles et le ballon rond se mettent à tourner tous ensemble devant moi en une danse de derviches enivrés, me prenant par la main et vous entraînant vous aussi, lecteurs, lectrices, en une tentative vaine de trouver, dans tout cela qu'on appelle la vie, un peu de sens et de plaisir.


Faut-il vous remercier pour votre fidèle patience? Je le crois et sans précipiter dans le solennel, pompeux et larmoyant, je pense à vous ce soir, qui partagez ma vie ici comme en d'autres lieux, avez été là quand je n'y étais plus et serez toujours là quand j'y reviendrai.

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Lundi 27 octobre 2008

Gare de Haydarpaşa, Istanbul, vieille de cent ans, vertèbre sur cette longue épine dorsale scoliotique qu'on appela la Baghdad Bahn.

Dans tous les endroits du monde où passe un rift, les secondes sont des big bangs. Je pense à une goutte d'eau tombant dans la fontaine de Pompaples: arrivera-t-elle en Méditerranée ou en Mer du Nord? A une feuille se détachant d'un olivier à Umm Qays: finira-t-elle son vol en Syrie, en Jordanie, au Liban ou en Palestine?

Les lames de Haydarpaşa se referment sur une touffe de cheveux comme un obturateur sur une seconde de lumière, en un instant figé et infinitésimal, tandis que sur le quai les gens courent après leur train de banlyö, et que dehors des paquebots passent sur le Bosphore, en cet endroit précis qui se nomme Istanbul, où la lame d'Asie et celle d'Europe, en se joignant, font jaillir une mèche de merveille.

Photos 
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Jeudi 23 octobre 2008
Photo: Rémi, tous droits réservés


Gare de Dimitrovgrad, Serbie.

Comme d'autres avant moi, j'attends mon train pour Istanbul.
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Dimanche 19 octobre 2008
Je suis bien inspiré de prendre, ce matin, le train Tardieu avec Jalel el-Gharbi.

Cette véranda où je me trouve et que traverse le soleil du petit matin à Ramallah, un soleil automnal avec ses rayons obliques, n'est pas sans évoquer, de par son espace mesuré et sa baie vitrée donnant sur une veduta à tous les instants changeante, un de ces compartiments de rêve à bord desquels, enfant, j'aimais voyager.

La première vapeur du café, de mon express du matin, me rappelle aussi l'atmosphère novecento des wagons-restaurants qui glissaient sur la neige, le plateau de la serveuse toujours parfaitement droit et les tasses si rarement renversées, peut-être seulement dans la descente vertigineuse des tunnels élicoïdaux qui tirbouchonnent les Alpes.

Alors ce matin le train s'appelle "Tardieu" où, jadis, ils s'appelaient "Barbarossa", "Heinrich Heine" ou "Frans Hals", convois qui perçaient les montagnes pour relier Rome à Hambourg, Milan à Rotterdam, qui passaient devant la maison de ma grand-mère en sifflant, et dont je connaissais par coeur les horaires. Le désir me gagne de prendre dans mes bras cet enfant fasciné par le passage des rapides, et de lui sussurer que si un jour il aimerait voyager, c'est à cette admiration encore incompréhensible qu'il le devrait.

Ebloui par la métaphore de Jalel, celle du train qui court à la manière d'un fleuve, je pense à Tayyeb Salih qui, depuis la fenêtre de sa maison soudanaise plonge sa main dans le basalte liquide du Nil en crue, avant de descendre son cours pour rejoindre le Caire, puis Londres, une fois venue la Saison de la migration vers le Nord.

Cette saison est cet automne palestinien, et ma véranda se transforme en petite salle d'attente d'où je cesse d'observer le paysage défiler pour entendre l'arrivée du premier train du cinéma en cette gare de la Ciotat qui me rappelle celles de Studený Potok, Lavorgo ou Bad Ragaz. Toutes, pendant quelques instants, et à une heure précise, au centre du monde et de l'histoire des hommes.



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