Tu eus la dignité de me prendre le bras quand au bord des larmes je t'avouai que j'allais mal. Kheir, in cha'allah, tu me dis en souriant.
J'allai vers la sortie, mais enfermé dedans. Tu rentras dans ta cellule, mais libre dans ton âme.
Quelques mois plus tôt je t'avais fait voir la mer. Me devais-tu ce geste? Assurément non: il vint naturellement.
Un peu plus tôt un oiseau s'était posé sur les barbelés alors que nous parlions. Nous nous échangeâmes un regard: il n'y eut plus besoin de paroles.
L'été venu je te trouvai ensanglanté dans une cage de bois. Quel est ton nom?, te demandai-je. Sindbad le Marin, tu me répondis. Tu étais libre de me mentir, mais je te crus aussi fort que je crus "Où étais-tu?"
Quelques couloirs plus loin je te retrouvai dans la mosquée de haute sécurité. Après des années passées à
ramper nu, dans le noir, désormais tu voyais la lumière. Devenu aveugle, tu marchais sur tes deux
jambes.
L'année d'avant j'écrivis une lettre pour ta femme. Alors que tu me la dictais, je compris qu'analphabète, tu savais écrire.
Par la suite, combien de fois ne t'ai-je pas surpris, griffonnant tes microgrammes entre les lignes du règlement, sculpant tes figures dans le bois des crayons, façonnant des colliers avec des balles en caoutchouc, dribblant dans la poussière, chantant dans la nuit, allumant tes cigarettes en frottant des cailloux, voyageant sur l'Atlas du monde en y faisant glisser ton doigt.
Le prisonnier, je compris grâce à toi, et après tant de visites, c'était moi.
Illustration: Michelangelo, San Matteo, Accademia di Firenze, Italia