Mercredi 26 mars 2008
communauté : Photographies
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Lundi 24 mars 2008

Non mais regardez-la.

Regardez-la avec ses airs de commandante-en-cheffe de la cuisinière, le bec relevé et le buste rigide.  

La moka et moi entretenons une relation violente. Les faits parlent pour eux-mêmes :

- tentative d’attentat, il y a une bonne dizaine d’années, mon meilleur ami s’en souviendra : explosion formidable, et toute la cuisine recouverte d’éclaboussures de café. Par chance, pas de blessés. Un coup de téléphone (fortuit ?) me convoqua hors de la cuisine juste à temps ;

- seconde tentative d’attentat, quelques années plus tard, en Irak (comme si c’en n’était pas assez de ce qui se passait dehors), selon le même mode opérationnel: nouvelle explosion, nouvelles éclaboussures, j’en réchappai à nouveau, par miracle ;

- A Damas, sabotage à la première utilisation. Il faut dire que nous pensions bien faire en la nourrissant de café turc…le joint sauta.

Depuis, je m’aperçois que ces cafetières mortes on fait des petites. D’ailleurs, je leur trouve l’air arrogant des poupées russes : les grandes engendrent des plus petites, à l’infini, qui s’ingénient à me faire des crasses quotidiennes. Chaque matin que Dieu fait, le miracle de San Gennaro se répète : le sang noir coule et salit ma cuisinière. Il n'y a rien, dans le marc répandu, qui laisse présager un avenir plus radieux. Et quand je bois ce qui reste de café je me sens un peu comme la bestiole rongeant les tripes de Prométhée: demain, ça recommencera.

Dans ce tableau noir, un seul grand souvenir heureux. Les derniers instants passés avec ma nonna. L’électricité avait été coupée alors nous fîmes le café sur les braises, dans la cheminée.

-   C’est le Caffè Novecento !, s’exclama-t-elle. 

J’étais pressé, pressé de quoi ?, je devais partir, et pourtant quelque chose me fit rester là, avec elle, devant la cheminée et la moka qui ronronnait doucement, lentement, sur les braises.

Jamais la moka ne parut aussi disposée à coopérer, jamais le café ne me parut si bon. La vie, la mort firent que je ne partageai et ne partagerai plus de café avec ma nonna. Elle s'en alla quelques jours plus tard, et avec elle, le secret du Caffè Novecento.

publié dans : Suisse communauté : La poésie qui chante
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Dimanche 23 mars 2008
Il est en Syrie des régions entières où les gens ne jurent que par le maté. Il supplée largement le petit verre de thé et la tasse de café dans les foyers de la ville de Nabek, entre Damas et Homs, mais aussi sur la côte méditerranéenne, entre Tartous et Lattaquié.

J’y pense aujourd’hui parce que je viens de voir un reportage sur les colons chiliens et argentins envoyés de Santiago et Buenos Aires pour peupler (et mieux revendiquer) les terres ingrates du grand sud. Ces colons avaient en commun la boisson du maté, amère et tonifiante, pour aigrir leur solitude et les stimuler à l’ouvrage.

Dans la deuxième moitié du XIXe Siècle, l’immigration arabe en Amérique latine constitue un phénomène important par sa quantité, et particulier par sa nature. Fuyant le régime foncier et les discriminations en vigueur dans l’Empire Ottoman, les Arabes – pour la majorité des Chrétiens – partirent de Tripoli ou Beyrouth pour le Brésil, la Colombie, le Chili, l’Argentine.

Quittant un empire turc où le narguilé était répandu partout, ils trouvèrent peut-être dans le maté, la calebasse qui le contient et la bombilla (paille de métal) qui sert à l’ingurgiter, une version miniature de la pipe à eau, et tout l’attirail d’objets et de rituels qui l’accompagnent.

Gabriel García Marques, dans pratiquement tous ses romans, accorde à ces migrants arabes des pages lumineuses. Ils sont toujours là, quelque part, observateurs, silencieux, commerçants, tireurs de ficelles. Ils partagent bel et bien avec colons chiliens et argentins cent ans et plus de solitude, et l’herbe amère du maté.

A leur retour en Syrie, les fils des premiers colons ont trouvé de nouveaux pays qu’ils durent, à leur tour, rapprendre à coloniser. Les turcs partis, ils imposèrent le maté, emporté avec eux pour les rappeler au souvenir des Amériques.

Comme ils y rajoutent beaucoup de sucre, j’en déduis qu’il se veut doux, ce souvenir.
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Dimanche 23 mars 2008
Depuis la Saint Patrick les fêtes se sont succédées de manière impressionnante: Anniversaire du Prophète, fête juive de Pourim, jeudi Saint, puis fêtes des mères et premier jour du printemps. Pour qui a cuvé son vin samedi, ce dimanche splendide est une vraie résurrection.

Je garde de la nuit du carnaval de Pourim un souvenir souriant. L'homme-aux-yeux-bleus-clignotants, la bat-woman, la bonne soeur poilue, le roi-soleil, la belle cheyenne, et toute une bande de joyeux drilles dansant
au sommet d'un immeuble chancelant.

Je me serais cru un moment sur le yacht du marquis di Gorgonzola perdu en plein océan. Oui, je débarque à peine de Ramallah. Réaction des hôtes de Gorgonzola: marquis, marquis, c'est amusant, un naufragé!

Pas besoin de me déguiser, je suis déjà bien assez people comme ça. Racontez-nous vos aventures, très cher. Cela ne doit pas être facile tous les jours. Et la Castafiore d'en rajouter: poveraccio!

La
musique et l'alcool finirent par noyer la curiosité et les soucis de tous dans un flot de délire. Le carnaval, c'est exactement fait pour ça. Quand la lucidité me reprenait j'aurais quand même voulu saisir quelqu'un et lui demander: ISREAL?

Un retour à Ramallah à l'aube vaut mille voyages. Une petite heure de montée dans les collines, une percée dans le mur, et l'arrivée dans un autre monde.

Plus je m'en éloigne, plus il devient mien. Et plus je l'aime.



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