Mardi 25 novembre 2008

Tu eus la dignité de me prendre le bras quand au bord des larmes je t'avouai que j'allais mal. Kheir, in cha'allah,  tu me dis en souriant.


J'allai  vers la sortie, mais enfermé dedans. Tu rentras dans ta cellule, mais libre dans ton âme.


Quelques mois plus tôt je t'avais fait voir la mer. Me devais-tu ce geste? Assurément non: il vint naturellement.


Un peu plus tôt un oiseau s'était posé sur les barbelés alors que nous parlions. Nous nous échangeâmes un regard: il n'y eut plus besoin de paroles.


L'été venu je te trouvai ensanglanté dans une cage de bois. Quel est ton nom?, te demandai-je. Sindbad le Marin, tu me répondis. Tu étais libre de me mentir, mais je te crus aussi fort que je crus "Où étais-tu?"


Quelques couloirs plus loin je te retrouvai dans la mosquée de haute sécurité. Après des années passées à ramper nu, dans le noir, désormais tu voyais la lumière. Devenu aveugle, tu marchais sur tes deux jambes.


L'année d'avant j'écrivis une lettre pour ta femme. Alors que tu me la dictais, je compris qu'analphabète, tu savais écrire.


Par la suite, combien de fois ne t'ai-je pas surpris, griffonnant tes microgrammes entre les lignes du règlement, sculpant tes figures dans le bois des crayons, façonnant des colliers avec des balles en caoutchouc, dribblant dans la poussière, chantant dans la nuit, allumant tes cigarettes en frottant des cailloux, voyageant sur l'Atlas du monde en y faisant glisser ton doigt.


Le prisonnier, je compris grâce à toi, et après tant de visites, c'était moi.



Illustration: Michelangelo, San Matteo, Accademia di Firenze, Italia

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Vendredi 21 novembre 2008

Vu aussi hier soir à Ramallah un second, excellent documentaire d’Omar Amiralay, Les Poules (1977), critique acerbe des méthodes de modernisation de l’Etat socialiste syrien.

 

Dans la ville de Sadad, la sécheresse et l’exode rural détruisent les modes de culture traditionnels et le travail des tisserands devient pénélopesque. Pendant une courte période, c’est le boom dans l’élevage des volailles. Tout le monde se lance dans cette nouvelle industrie prometteuse mais qui bientôt s’effondre elle aussi.

 

Chacun dans la ville a son mot à dire sur les volailles, y compris les autorités religieuses orthodoxes qui évoquent une bien curieuse tradition : celle des œufs d’autruche pendant du plafond des églises.

 

La tradition remonterait à l’Egypte ancienne. Fascinés par la concentration avec laquelle, au moment de pondre son œuf, l’autruche fixe un point précis sur le sol sans le quitter du regard, les anciens auraient décidé de se saisir de ces œufs et de les pendre au plafond des lieux de culte. Ainsi, attirés par la vision de ces œufs, les ouailles maintiendraient leur regard dévot dirigé vers la voûte, souvent peinte ou recouverte d’icônes de saints, et vers Dieu.  

 

Cette pratique a été reprise par l’Eglise copte d’Egypte, puis transmise à l’islam (on trouverait encore des œufs d’autruche dans les mosquées du Caire), puis à l’Eglise chrétienne d’Orient et enfin à celle d’Occident au Moyen-Âge.

 

Je trouve ainsi une réponse à une vieille interrogation restée sans réponse satisfaisante depuis un certain été de 1991 à San Sepolcro en Toscane, face à une peinture de Piero della Francesca.



Illustration: Piero della Francesca, Pala di Brera, 1470 (Pinacoteca di Brera, Milano, Italia)
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Jeudi 20 novembre 2008


Je me souviens du jour de l’été 2002 où le barrage de Zeyzoun s’effondra. A Damas il faisait une chaleur infernale et une tranquillité de plomb régnait. Pendant quelques heures, après la diffusion de la nouvelle, les gens retinrent leur souffle. Il devint clair à mes yeux que beaucoup attendaient cette catastrophe, cette "intervention divine", pour faire s'effondrer le régime tout entier. 

 

La presse officielle syrienne s’empressa de déclarer que les villages environnants, sur la magnifique plaine du Ghâb, au nord du pays, furent évacués à temps. Mais comment peut-on évacuer à temps des femmes, des enfants et des vieillards alors qu’une vague de plusieurs mètres est en passe de les engloutir ?

 

A travers un formidable documentaire, Déluge au Pays du Baas (2004), vu ce soir à Ramallah, le cinéaste syrien Omar Amiralay s’empare de cette catastrophe pour tout démolir. Démolir l’œuvre industrielle et éducationnelle du régime syrien, qui a englouti des milliers d’hectares de cultures traditionnelles et lavé le cerveau de millions de citoyens ; démolir sa propre œuvre cinématographique, puisqu’il avait, en 1970, lui-même réalisé un court-métrage à l’éloge du grand barrage syrien sur l’Euphrate ; démolir enfin notre foi en le progrès et la trop longue et aveugle compromission des images et des cinéastes avec cette croyance.

 

De Zeyzoun à Kathrina - voir à ce sujet le film de Spike Lee, When the Levees Broke (2006) - en passant par les inondations guerrières de ces dernières années, ne commencerions-nous pas à comprendre que la réalité de la modernité, telle que publicisée par les différents pouvoirs n’est en fait qu’illusion? Assisterait-on à une révolte des réalisateurs postmodernes contre les premiers documentaires qui marquèrent les fiers débuts du cinéma industriel ?

 

Certainement, depuis la Sortie de l'Usine Lumière en 1895, l'ère industrielle a connu bien des déluges, bien des catastrophes, dont les représentations filmées, moins enthousiastes, plus destructurantes, nous donnent la mesure du temps passé.


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Jeudi 20 novembre 2008

Une autre histoire de barrage, cette fois en Australie, à Jindabyne, petite ville tranquille sise dans les contreforts des montagnes neigeuses entre les Etats de Victoria et Nouvelle Galles du Sud.


Inspiré par le recueil de Raymond Carver, What We Talk About When We Talk About Love (1981), et surtout sa nouvelle So Much Water So Close To Home, le film Jindabyne de Ray Lawrence (2006) raconte le drame australien à travers l'histoire d'une jeune aborigène retrouvée morte dans le lit d'une rivière par un groupe de pêcheurs.


Plutôt que d'alerter la police immédiatement, les pêcheurs attendent de finir leur week-end entre potes avant de rentrer à Jindabyne et d'annoncer la découverte du corps.


Scandalisée, la ville et sa petite société arriérée et moraliste s'enfonce dans un mutisme qui fait remonter à la surface la culpabilité originelle du massacre des populations indigènes.


Le barrage de Jindabyne est utilisé comme symbole de cette culpabilité collective dont on n'arrive pas à se défaire et qui périodiquement, au rythme des crues et des décrues, fait réapparaître comme un fantôme la silhouette de l'ancienne ville enfouie par les eaux, du passé qu'on a essayé de cacher.


Comme dans le film d'Omar Amiralay, de vieux indigènes vivent au bord du lac et gardent la mémoire de ce qu'une supposée modernité est venue artificiellement recouvrir.





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