Un bon plat de pâtes, une bouteille de bière, position de la baleine échouée sur mon canapé : c’était ma soirée zapping foot.
Me suis faufilé entre les programmes, faisant la sourde oreille aux dernières nouvelles et sans m’attarder pour une fois sur les clips (et les
décolletés) des chanteuses libanaises, enregistrés après leur quatrième intervention de chirurgie esthétique.
Suis tombé par hasard sur Belgique-Maroc, au moment des hymnes nationaux. Un spectacle édifiant.
D’abord les hôtes marocains : droits comme des piquets, fiers, virils, la main sur le cœur et l’autre autour du cou du camarade, de leur bouche
s’échappent les paroles de l’hymne national connu par cœur, mais je crois les entendre hurler, comme leurs ancêtres au moment d’envahir l’Andalousie : « Face à vous, l’ennemi ;
derrière vous, la mer ! »
Dans le public, des centaines de drapeaux marocains (et palestiniens !) et des supporters venus en nombre chantent à tue-tête. Commentaire
de la Libre Belgique ce matin : « Ils jouaient chez eux ».
Ensuite, l’hymne national belge. La caméra se déplace d’un joueur à l’autre : les yeux baissés, ils dissimulent mal une angoisse qui semble
les ronger. Je me dis : comme l’âme belge, l’âme occidentale, a l’air tourmentée, remplie de doutes, comme ils ont l’air chagrinés, coincés en plein weltschmerz.
Celui-ci a l’air de penser à sa copine qu’il aime tant, à la relation équilibrée et pacifique qu’ils ont envie de construire ensemble, à son rôle
dans la maisonnée, son rôle de mari, de père, la part de féminin qu'il a en lui. Au suivant, au suivant !
Celui-là ne sait en quelle langue chanter, son père est wallon, sa mère est flamande, est fla est fla est flamande. Ah si j'étais marocain, ce
serait plus simple. Au suivant, au suivant !
Celui-là semble se faire un souci énorme pour l’avenir du pays, l’effondrement de la cohésion nationale, la fin des valeurs, l’incivilité. Ah ce
Mohamed VI, ça oui c'est un roi. Au suivant, au suivant !
Le gardien de but bouge à peine des lèvres congestionnées par le froid. Avec son regard de lion-chagrin, écoutez-le chanter : Avec un
ciel si baâas, qu’un canal s’est perdu, avec un ciel si gris…, avec un ciel si baaâs… Ses paroles se perdent dans le silence de la cathédrâaale du foot, et parmi quelques
sifflets.
Je me suis endormi, pour me réveiller devant un écran de brouillard.
Au matin, je me suis précipité sur le site de la Libre Belgique pour avoir la confirmation de ce que je craignais : 4 à 1 pour le
Maroc.